A gauche on parle souvent de la redistribution de la richesse. Or il me semble qu’on devrait d’abord s’intéresser à la distribution de la richesse pour seulement ensuite s’intéresser à sa redistribution selon ce que la distribution primaire aura — ou non — réalisé. La question de la distribution de la richesse est au cœur de la question de l’égalité, du moins dans sa facette matérielle. La distribution de la richesse est directement liée à la question du lien entre évolution des salaires et gains de productivité puisque dans la majorité des cas en parlant de productivité, on vise la productivité du travail.

Productivité et salaire

Si l’augmentation de ma productivité fait que je génère plus de revenus pour un niveau de facteurs de production inchangé (mon travail par exemple), alors il n’y a aucune raison que la rentabilité qui découle de cette évolution positive aille uniquement dans la poche du détenteur de l’un des facteurs de production (le propriétaire de l’engtreprise qui m’emploie par exemple). Cette rentabilité nouvelle — incrémentale — devrait aussi profiter aux détenteurs des autres facteurs de production (le travail que je fournis, mais aussi — pourquoi pas — le bien commun qu’est notre environnement qui contribue à cette évolution positive de manière directe ou indirecte).
Or, on le voit dans la figure ci-dessus [1] : depuis le milieu des années 70, un découplage s’est installé et un fossé s’est creusé entre l’évolution des salaires et celle de la productivité. D’une base 100 au milieu des années 70s, la productivité est à plus de 240 au milieu des années 2010 et les salaires à peine 110. Les gains de productivité bénéficient nécessairement à quelqu’un mais ce n’est sûrement pas aux salariés.
Arnaud Montebourg, mon candidat malheureux à la primaire de la gauche, a largement abordé cette question. Ca avait même fait le titre de cette interview dans Libération : « Du travail, il y en a, le problème, c’est qu’il est mal payé ». Il disait ce qui suit :
« Je pense que nous avons avec Emmanuel Macron de graves désaccords sur le rôle de l’Etat dans l’économie. Je m’opposerai toujours au «laisser-faire». Je ne dirai pas que la politique doit administrer l’économie, mais la politique doit équilibrer les excès de l’économie. Je propose de faire entrer les salariés dans les conseils d’administration, de travailler à des négociations pour partager les gains de productivité avec les salariés, d’encadrer le salaire des patrons, d’étendre la participation qui avait été imaginée à l’époque du général de Gaulle… Bref, reprendre ce chemin de l’alliance des forces productives dans l’économie, c’est changer la vie de nos compatriotes. »
Cette question devrait être au cœur de ce que la gauche a à dire sur notre monde contemporain. Mais nous n’avons malheureusement pas réussi à en convaincre la partie des électeurs français qui se sont sentis concernés par la primaire de la gauche.

Travail et rente

Un livre paru début 2016 peut aider à la réflexion. Il s’intitule Tous rentiers (Odile Jacob) et son auteur — Philippe Askenazy — se penche sur la question du travail et de sa place dans la distribution de la richesse. Askenazy rappelle l’importance de la rente dans l’économie contemporaine notamment celle liée au foncier (la rente issue du leitmotiv « tous propriétaires ») et celle liée aux nouvelles technologies (la rente basée sur la propriété des données notamment des données personnelles). Il propose de réarmer le monde du travail pour qu’à son tour il puisse tirer un bénéfice de ces richesses issues des rentes. La vidéo ci-dessous [2] en une vingtaine de minutes ses constats et ses propositions.
Malgré les apparences, la primaire de la gauche qui s’est déroulée sous nos yeux fin 2016 – début 2017 avait comme point focal la question du travail. C’est là où se sont focalisées les divergences :
  • L’un proposait une dérégulation massive espérant ainsi que les employeurs créeraient des emplois qui seraient remplis par des travailleurs au risque que ces travailleurs restent dans une forme précarité quand ce n’est pas de pauvreté ;
  • L’autre, s’appuyant sur la thèse de la fin du travail et sur celle du caractère douloureux du travail, proposait une régulation s’appuyant à la fois sur le partage du temps de travail et sur un revenu universel qui progressivement a perdu de son universalité du fait même de la difficulté d’en aménager des financements crédibles ;
  • Le dernier, prolongeant les thèses qui font du travail un facteur d’émancipation en plus d’être un facteur de production, proposait une nouvelle alliance des forces productives (notamment les travailleurs et les patrons des petites et moyennes entreprises) au travers du thème du « Made in France ».
Au final la question du travail est restée au cœur du débat malgré l’échec politique de la primaire et de ses candidats. En effet, parmi les rares thématiques clairement exprimées dans le projet macronien se trouvait la question de la « super loi Travail » qui prévoit d’aller bien plus loin que ce que la loi El Khomri / Valls / Hollande proposait en termes de dérégulation.
Même des auteurs américains, y compris dans les grand temple du monde des affaires — ici la Harvard Business Review — le reconnaissent volontiers : il y a un problème crucial lorsque les profits ne génèrent plus de prospérité !
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Bref, il n’y aura pas de refondation de la gauche sans réelle compréhension de ce qu’est devenu le monde du travail au XXIe siècle — conditions matérielles et symboliques, partage des richesses issues des gains de productivité, etc. — et à partir de cette compréhension une réelle amélioration des conditions de vie — dans tous les domaines, donc pas que matérielle — des travailleurs sans distinction de quelque sorte que ce soit ! La vraie loi « Travail » verra-t-elle le jour un jour ?

[1] chiffres américains, je n’ai pas trouvé un équivalent français aussi expressif
[2] Philippe Askenazy chez Mediapart à propos de son livre paru en 2016 : Tous rentier (Odile Jacob)

Source de l’image en haut de ce billet  : données du Bureau of Labor Statistics reprises notamment ici

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Economie, France, Politique, Société

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