Le parti d’Epinay on en parle régulièrement depuis quelques mois et, de plus en plus, on l’estime mort. Beaucoup reprochent à Manuel Valls de l’avoir tué d’un coup sec il y a quelques semaines en annonçant un « ralliement » à Emmanuel Macron. On pourrait dire la même chose suite aux résultats calamiteux du candidat socialiste à l’issue du premier tour de la présidentielle de 2017.

Un processus au long cours

En réalité, le congrès d’Epinay s’inscrit dans un processus au long cours, celui de l’union de la gauche qui devait permettre à François Mitterrand de gagner la présidentielle. Une première grande étape fut la création, en 1965, de la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (FGDS). Cette fédération était impulsée par Mitterrand. Elle regroupait les partis de la gauche non-communiste. Puis il y a eu une deuxième étape majeure. Celle du congrès d’Epinay en juin 1971. C’est-à-dire la fusion au sein d’un nouveau Parti socialiste de plusieurs entités composant la gauche non-communiste des années 1960.
L’étape suivante a été le Programme commun négocié et signé le 23 juin 1972 par le Parti socialiste et le Parti communiste. Presqu’un an jour pour jour après Epinay. Il connaîtra des hauts et des bas et ne servira même pas de base formelle à la victoire de 1981. Mais le Programme commun a malgré tout eu un grand intérêt : il a montré à quel point Mitterrand mettait un point d’honneur à nationaliser les grands groupes industriels et financiers français. C’était le critère principal — j’exagèrerais si je disais unique —  en tous cas le plus visible, de ce que devait être le socialisme au pouvoir, de ce qu’était son identité moderne. Il fallait que la propriété des moyens de production change de main : « nous serions fous d’abandonner au grand capitalisme le monopole des industries prospères ».
L’union de la gauche s’est plus ou moins faite en 1981 puisqu’au final Georges Marchais a soutenu François Mitterrand au second tour de la présidentielle. Mitterrand est ainsi devenu le premier président socialiste de la Ve République.

L’exercice du pouvoir

Mais l’exercice du pouvoir a connu très vite une épreuve quasi-fatale qui s’est conclue en mars 1983 par le fameux « tournant de la rigueur ». Mitterrand choisira le maintien dans le système monétaire européen. Il devra donc réduire les dépenses publiques, réduire l’inflation, renforcer la valeur du Franc, etc. Mais les nationalisations avaient été effectuées. On pourra donc sauver la face, au moins temporairement. L’identité socialiste du pouvoir pouvait ainsi, d’une certaine façon, être considérée comme sauvée pour le moment. Sauvée malgré l’adversité qui a caractérisé les deux premières années du premier mandat de François Mitterrand.
Mais, à mon sens, le vrai acte de décès du parti d’Epinay date de 1988 et de la fameuse « Lettre à tous les Français ». Mitterrand y annonce formellement qu’il n’y aura «  ni nationalisation ni privatisation ». Or Epinay et le programme commun avaient établi les nationalisations comme critère premier de l’identité du socialisme au pouvoir. Quand on sait que le gros des nationalisations de 1981 avait été défait en 1986-1988 sous Chirac/Balladur, on voit bien que le « ni-ni » mitterrandien revenait en réalité à éliminer le critère qui définissait jusqu’ici l’identité socialiste. Mitterrand lui-même revenait ainsi sur ce sujet : « En 1982, nous avons nationalisé le crédit. Eh bien, à quoi cela nous a-t-il servi ? Nous n’avons pas eu un gramme de pouvoir en plus pour autant… ».
D’ailleurs ce n’est pas un hasard si ce « ni-ni » a conduit, dans la foulée de la deuxième victoire de Mitterrand, à un gouvernement d’ouverture sur le centre droit sous la houlette de Michel Rocard. Rocard qui était lui-même historiquement opposé aux nationalisations et promoteur plutôt de l’ « autogestion ». Rocard qui voulait donc agir, non pas sur la propriété des entreprises, mais sur le pouvoir dans les entreprises.
Dans ce qui précède je ne porte pas de jugement de valeur. Je ne dis pas que c’est bien ou que c’est mal. J’essaie juste de synthétiser l’époque et les choix des acteurs impliqués dans l’espoir que ces épisodes puissent nous éclairer sur notre situation actuelle et celle à venir.

D’un « ni-ni » à l’autre

Accessoirement la comparaison avec la situation actuelle est éclairante. François Hollande arrive au pouvoir au travers du discours du Bourget et son fameux « mon adversaire c’est la finance » : presqu’un un reflet actualisé des privatisations de 1981. Sauf que contrairement à Mitterrand, Hollande n’en fera rien ! Son règne semble devoir se prolonger en 2017 au travers de Macron et de son « ni-ni », « ni droite ni gauche » cette fois-ci, exact reflet du « ni-ni » mitterrandien de 1988. Si Hollande s’est vu en 2012 en réincarnation actualisée de Mitterrand version 1981, Macron — par une sorte de transfert de personnalité de Hollande vers son ancien collaborateur élyséen — sera le reflet du Mitterrand de 1988 s’il devait sortir victorieux de la campagne en cours comme cela semble être le cas vu le deuxième tour qui se profil pour le 7 mai.
Au final, on retiendra que c’est Mitterrand lui-même qui a tué son enfant – Epinay — au travers du « ni-ni » de 1988. Il n’a évidemment pas tuer l’idéal socialiste, juste l’organisme vivant qu’il avait aidé à aparaître sur les décombres de la SFIO et de ses errements des années 1950. L’œuvre de successeurs de Mitterrand n’a pas été simple : maintenir en vie une idée souffrante au travers de quelques concrétisations gouvernementales (on pense à Rocard en 1988-1990 ou à Jospin en 1997-2002) ou de quelques efforts de synthèse lors des congrès du parti (on pense à la période où Hollande était premier secrétaire du PS) !
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En revanche on voit bien qu’il n’y a pas eu d’effort de création originale. La synthèse ne pouvait être considérée comme acte de création. Personne n’a tenté avec succès de traduire le socialisme d’hier dans la vie d’aujourd’hui comme Mitterrand l’avait fait à la fin des années 60 et au début des années 70. Nous avons tout au plus accompagné le libéralisme par des sortes d’« airbags » sociaux plus ou moins perceptibles. Or un tel accompagnement n’est pas suffisant lorsque l’on sait la puissance de la vague libérale qui est le premier moteur de la mondialisation. C’est ce travail qui sera à faire dans les années à venir, quelle que soit l’issue de la campagne actuelle. Le voilà le vrai défi : dépasser l’idéologie d’hier, sortir de l’effort de synthèse, entrer de plain-pied dans la création idéologique originale. Une redéfinition de l’identité même de la gauche, rien de moins ! Et c’est à la fois accablant et stimulant…

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