Etre l’Anti-« Terra Nova »

J’ai lu le livre de François Ruffin (Je vous écris du front de la Somme, Les Liens qui Libèrent, 2022). Je n’y cherchais pas un présidentiable — 2027 est encore loin. J’espérais y trouver un bon diagnostic et des propositions enthousiasmantes. Et puis ça tombe bien, Ruffin écrit « Pourquoi me suis-je engagé, plus directement ? Pour être ’’l’anti-Terra Nova’’ ». Ca tombe bien, moi aussi ! Mon premier vrai engagement politique date de cette même année 2011 et en réaction à ce même rapport de ce think tank « progressiste » appelant la gauche — le Parti socialiste à l’époque – à ne plus se préoccuper des classes populaires qu’il s’agissait pour Terra Nova de remplacer par une coalition que Ruffin résume ainsi « l. Les diplômés. 2. Les jeunes. 3. Les minorités ».

Le député picard commence son livre par une lecture de la manière dont une partie des terres historiquement de gauche, parce que peuplées de Français des classes populaires, est devenue aujourd’hui une terre lepeniste. Il met l’accent sur les ravages de la mondialisation dans les années 1980 et 1990 avec les fermetures d’usines et la précarisation du travail par la mise en concurrence généralisée. Il reprend les analyses et recommandations du rapport Erhel, post-Covid, sur les moyens d’améliorer le sort de tous ces salariés qui ont fait tourner la société lorsque la pandémie a tout fait pour la bloquer.

Il met l’accent sur la « valeur travail » comme rarement une personnalité de gauche l’a fait ces dernières décennies. Il appuie là où ça fait mal, c’est-à-dire sur les salaires et leurs écarts grandissant : « Face à la mondialisation, l’échelle des revenus s’allonge par les deux bouts : le plancher s’affaisse lentement, tandis que le plafond est sans cesse crevé ». Lucide, il rappelle que le travail précarisé et soumis à une concurrence débridée est aussi source de difficultés de santé. Et de ces dérèglements économiques du monde du travail, Ruffin prolonge son raisonnement vers la société qui « se dérègle (…) et le chaos qui s’installe » du fait de la mise en concurrence des classes populaires entre elles.

Le fil de l’analyse de Ruffin le conduit à atterrir sur une solution qu’il appelle le « faire ensemble » qui lui paraît bien plus prometteuse qu’un mièvre « vivre ensemble » qu’il qualifie de « passif et poussif ». Et il invoque à ce sujet Alain Supiot qui promeut la formation d’un « horizon commun [qui soit] à la fois une limite et la marque d’un au-delà ». Et pour Ruffin cet horizon commun doit être « l’impératif écologique » qui se réalise au travers d’un effort collectif offrant un emploi dignement rémunéré à chacun. Ruffin a aussi recours à l’analyse de Marcel Gauchet qu’il cite ainsi : « les élites ne nous défendent pas parce qu’elles sont les alliées du mouvement de modernisation et de mondialisation dans lequel la spécificité française est appelée à se dissoudre », mais il n’en tire pas toutes les conséquences.

Un livre qui s’appuie sur le rapport Erhel, sur Alain Supiot et sur Marcel Gauchet ne peut pas être mauvais. C’est un livre que je trouve très bien écrit et particulièrement stimulant et générateur, j’espère, d’un débat de qualité au sein de la gauche.

Deux remarques cependant qu’il faut prendre en compte, l’une en lien avec son diagnostic et l’autre en lie navec sa proposition de solution.

La solution d’abord. Avant Ruffin, des auteurs comme Raphaël Glucksmann et David Djaïz ont évoqué cet hypothèse d’un horizon commun qui serait l’impératif écologique. Mais nous n’avons pas encore, collectivement, trouvé comment faire en sorte que l’impératif écologique rentre dans le « noyau sain du sens commun » pour reprendre Gramsci et devienne ainsi l’objet du destin commun que nous devons construire ensemble. Peut-être que l’été 2022 aidera à aller dans cette direction mais rien n’est moins sûr à ce stade.

Le diagnostic ensuite. Ruffin aborde la question des gains électoraux du Rassemblement national dans les classes populaires par la face socio-économique, et il a raison de le faire car sans le social et sans l’économique on ne prend pas bien en compte la montée du FN et celle du RN. Les conditions matérielles de l’existence y jouent un rôle majeur que Ruffin après d’autres montre parfaitement. En revanche, il laisse presque totalement de côté la dimension culturelle — la dimension immatérielle si je puis dire — c’est-à-dire ce qui relève des modes de vie et des modes de pensée. Il laisse ce terrain de côté comme s’il n’osait s’y aventurer — et on pourrait le comprendre. Néanmoins, quand on pense « Le Pen », on pense tout de suite à la question migratoire et de ses implications quotidiennes qui ne sont pas que matérielles. Je ne nie pas l’existence d’authentiques racistes parmi les électeurs du RN mais j’espère bien que 40% des Français ayant voté au deuxième tour de la présidentielle de 2022 ne sont pas racistes. Une partie d’entre eux est certainement préoccupée non seulement par les questions sociales et économiques parfaitement décrite par Ruffin, mais rendues anxieuses aussi par les fractures culturelles qui caractérisent notre époque — qui sont d’ailleurs en lien elles aussi avec la mondialisation.

Or sur ce terrain également il nous faut un « faire ensemble ». Loin du repli identitaire promu depuis toujours par la famille Le Pen où les nouveaux venus dans ce pays sont sommés de renier radicalement leurs appartenances. Loin aussi de l’assignation identitaire promue par une partie de la gauche poussant vers un régime où les particularismes priment sur l’universel. Il nous faut un « faire ensemble » sur ce terrain-là aussi qui s’appuie sur les principes de la république comme socle commun sur lequel on construit ensemble la société d’aujourd’hui et de demain. Un socle ne reniant pas les particularismes légitimes mais les plaçant au second plan lorsque la sphère collective est concernée. Un « faire ensemble » où la liberté est non-domination, protection contre l’arbitraire. Un « faire ensemble » où l’égalité est égalité des droits sans aucune distinction entre citoyens mais aussi efforts collectifs significatifs en faveur d’une égalité devant les conditions matérielles nécessaires à une vie décente là aussi sans distinction entre citoyens.

Initier un « faire ensemble » sur les deux plans — matériel et immatériel — permettrait, si nous y parvenons, d’apporter une réponse aux attentes des classes populaires quelles que soient leurs localisations géographiques et quelles que soient leurs origines et autres appartenances. Un tel « faire ensemble » permettrait d’apporter la réponse d’une gauche populaire diamétralement opposée à celle que suggérait Terra Nova il y a une décennie.

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