Robotisation : que pouvaient-ils bien se dire au début du XXè siècle ?

Il y a une quinzaine de jours j’ai assisté à une très intéressante table ronde, organisée par l’association Une région d’avance, autour du thème « L’industrie du futur ». Les intervenants (deux industriels de tailles différentes ainsi que deux syndicalistes) ont longuement et très justement décrit les changements radicaux qu’apporte les technologies nouvelles dans le secteur industriel.
Tout au long du débat, je me suis posé une question : que pouvez bien se dire nos ancêtres réunis autour du même thème au début du XXè siècle, lorsque l’électricité changeait radicalement le secteur industriel ? J’ai trouvé un début de réponse ici :Machine, platform, crowdde A. McAffe et E. Brynjolfsson (Norton, 2017, p. 22 et sq).
Le début du XXè sicèle, c’est le moment où les Etats-Unis ont remplacé le Royaume-Uni dans la position de première puissance industrielle mondiale. C’est aussi le début d’une transition énergétique majeure pour le secteur industriel. Finies les machines à vapeur : électrification à tous les étages !
En 1904, une étude américaine liste plus de 300 « trusts », ces grands groupes industriels construits durant le règne de la machine à vapeur à coups d’acquisitions et dont les plus importants pouvaient encore espérer acquérir sous peu une position monopolistique. En 1935 une autre étude montre que 40% des trusts construits entre 1888 et 1905 avaient échoué, 11% étaient dans une situation mitigée et ceux qui ont survécu avaient des tailles nettement amoindries ! Une troisième étude montre que les leaders de 1905 qui avaient survécu jusqu’en 1929 avaient vu leurs parts de marché réduites en moyenne d’un tiers passant de 69% à 45% !
L’électrification intelligente était au cœur de ce changement. Le coût de l’électricité était inférieur à celui du charbon mais ce facteur restait mineur dans le changement constaté. Le « chamboule-tout » venait plutôt des processus de production. Jusqu’ici les entreprises industrielles avaient un moteur à vapeur pour chaque usine contraignant ainsi les modalités de production : dans l’usine, chaque unité de production devait être placée à proximité du moteur à vapeur qui l’alimente en énergie. Ceux qui se sont contentés de remplacer le moteur à vapeur central par un moteur électrique central ont amélioré modérément leurs capacités de production. Les manufactures innovantes ont quant à elle placé un moteur électrique à côté de chaque unité de production — en réalité dans chaque unité de production — ce qui a permis d’avoir plus de flexibilité : autant d’unités de production que nécessaire quand c’est nécessaire et là où c’est nécessaire. Les industriels innovants ont donc su tirer profit de la technologie nouvelle pour dépasser la limitation due à l’obligatoire proximité entre l’unité de production et sa source d’énergie. Ils ont pu faire plus avec moins et ainsi saturer les marchés avec leurs produits ! Ils ont ainsi pu remplacer les anciens trusts…
Naturellement la première guerre mondiale, la croisade anti-trust de Roosevelt ou encore la crise de 1929 expliquent les changements qu’a connus l’économie américaine du début du XXè siècle. Mais l’électrification intelligente était au moins aussi importante dans cette lame de fond industrielle. Les « anciens » avaient beau être très calés s’agissant de leurs produits et de leurs modalités de distribution, les « modernes » les ont battus à platte couture en rendant flexible leur mode de production (facilité deproduire, facilité de mise sur le marché, facilité de changer de produit pour répondre à un changement de la demande).
Ce que j’ai décrit ici pour l’électrification a certainement aussi été vécu d’une façon comparable lorsque la machine à vapeur est elle-même entrée dans les processus de production. Ce que j’ai décrit ici pour l’électrification est certainement aussi entrain de se produire actuellement sous nos yeux sans que nous nous en rendions nécessairement compte. En effet ce que le moteur à vapeur ou le moteur électrique ont fait vis-à-vis de la puissance musculaire, le logiciel — qu’on peut aussi appeler robotisation ou intelligence artificielle, ça revient globalement au même — est entrain de le faire vis-à-vis de la puissance intellectuelle.
Ce n’est pas de la fin du travail qu’on parle lorsqu’on évoque la robotisation mais bien d’une nouvelle façon de travailler. Comme ce fut le cas au milieu du XIXè siècle avec la machine à vapeur et au début du XXè siècle avec l’électricité, une nouvelle façon de collaborer entre machines et humains est entrain de s’écrire sous nos yeux. A nous d’y contribuer…
A nous aussi d’imaginer l’équivalent contemporain du « compromis fordiste » qui a marqué les changements survenus avec l’avènement de l’électricité…
Crédit photo : ici

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