Laurent Troude pour Libération

On peut considérer que la gauche française en 2017 est structurée autour de trois principales mouvances : La France Insoumise (FI), le Parti socialiste (PS), et l’aile supposément de gauche du parti présidentiel la République en Marche (RM). Je ne reviens pas sur la RM qui détient aujourd’hui, en plus de la présidence de la République, la majorité absolue à l’Assemblée nationale. La FI, quant à elle, est assez présente dans les médias, au détriment du PCF mais aussi du PS : l’un a pu créer in extremis un groupe à l’Assemblée en s’alliant à des députés d’outre-mer, l’autre est pieds et poings liés par un héritage double — celui de Hollande et celui de Hamon. Les mouvements de plus modeste taille sont plus que jamais marginalisés (EELV, MRC, PRG, LO, NPA, etc.).

Etat des lieux

Mais regardons de plus près le cas du PS. Durant le quinquennat Hollande, il a mené — ou du moins soutenu — une politique en partie proche de celle que Macron mène depuis le début de son quinquennat. Le libéralisme économique de Hollande offrait certes une dose de social (emplois aidés, pénibilité au travail, mutuelles pour tous, etc.) plus importante que ce qu’on trouve jusqu’ici dans le libéralisme économique de Macron mais la proximité idéologique est quand même évidente : l’offre supposée conditionner la demande. Le (même?) PS, durant la campagne électorale qui a suivie la primaire et qui a précédée le premier tour de la présidentielle, a proposé un discours bien plus à gauche que celui du quinquennat s’appuyant sur la légitimité offerte à Hamon par les électeurs ayant participé à la primaire de janvier 2017. Désormais, l’aile droite et l’aile gauche du PS se retrouvent chacune très sérieusement concurrencées par les discours construits par la RM et par la FI : ces deux mouvements ont désormais la légitimité du suffrage universel, le premier étant le grand vainqueur sorti de nulle part, le deuxième étant aussi victorieux sur le segment gauche de l’électorat et en visibilité maximale offerte par le statut d’opposant dans l’hémicycle. La question suivante se pose donc légitimement et mérite une réponse le plus rapidement possible : le PS a-t-il encore un espace idéologique, et donc électoral, à occuper entre la RM et la FI ? Et cette question concerne à la fois l’aile droite et l’aile gauche du parti puisque l’une et l’autre, chacune sur son créneau, a une concurrence idéologique légitime et peut-être même plus crédible.

A partir de là, je considère totalement incohérent de vouloir reconstruire le PS et la gauche en s’appuyant sur cette frontière qui a par ailleurs fait son temps. En effet, l’axe unique gauche / droite pour positionner un discours politique n’est plus opérant : réduire la politique à la question de plus ou moins de dépenses publiques n’est pas satisfaisant. L’économicisme de la gauche dite « de gouvernement » l’a conduite dans l’impasse dans laquelle elle se trouve. Bien d’autres questions sont au moins tout aussi importantes que la question économique elle-même irréductible à la question de la dépense publique. je pense par exemple — et la liste n’est pas exhaustive — au projet européen, au projet éducatif de la nation, au multiculturalisme et les modalités de sa prise en compte sans rupture de la concorde nationale, aux migrations en cours et à venir et aux modalités de l’intégration des nouveaux venus, à l’alliance des territoires qui constituent la république unitaire, à la réindustrialisation et son rôle dans l’emploi des classes populaires, à la prise en compte de la révolution numérique et de ses conséquences sur le monde du travail et sur notre modèle social, à l’amélioration de notre système démocratique, aux conditions de naissance d’une véritable démocratie sociale, etc.

Une méthode, des pré-recquis et des règles

Si l’on veut construire un discours politique viable à côté des deux principaux vainqueurs des dernières échéances (ou face à eux), il est donc nécessaire de sortir du débat stérile qui se résume à savoir qui est plus à droite ou qui est plus à gauche au sein du PS, de ce qui en reste, de ceux qui y restent. De toute façon, la FI sera plus crédible à gauche et la RM le sera au centre / centre-droit. Il est donc urgent, pour les socialistes, de se mettre au travail selon une méthode rigoureuse qui permette à tout ceux qui souhaitent y contribuer de le faire. Pourront participer, devront participer à ce travail de fond et de longue haleine tout ceux qui ne se retrouvent pas totalement dans les discours de la FI et de la RM. Ce n’est pas à nous de décider de ceux qui ont voix au chapitre. Il n’y a pas de raison de sous-traiter la construction idéologique à des think-tanks peuplés de technocrates. Vu la faiblesse idéologique du PS et de ses leaders des dernières années, peut-être même des dernières décennies, chacun pourra y trouver sa place et se sentir légitime de contribuer à cette refonte idéologique. Personne ne devra se sentir « pas assez calé » pour participer à une telle élaboration idéologique. Souvenons-nous tout au long de ce processus de l’échec magistral auquel nous ont conduit les dirigeants de la génération précédente qu’ils soient de l’aile fauche ou de l’aile droite. Nous aurons de fait du mal à atteindre un résultat qui soit plus mauvais que le leur. Gardons néanmoins à l’esprit que l’objectif n’est pas seulement de se faire plaisir — notamment intellectuellement. L’objectif a toujours été et restera toujours de trouver le discours capable de convaincre un bloc électoral majoritaire offrant ainsi une alternative au pays au travers d’une lutte démocratique cruciale car c’est bien de l’avenir du pays qu’il s’agit, de l’avenir qu’on veut offrir à nos enfants et aux leurs après nous !

Je propose donc que se constitue sur tout le territoire un archipel de groupes locaux dont l’objectif à ce stade n’est pas de battre campagne en grimpant les escaliers et en écumant les marchés. Des groupes locaux qui se réuniraient chacun autour d’une thématique précise sans chef attitré mais avec une volonté d’accueillir tous les déçus des dernières années et des derniers mois, sans distinction, militants encartés ou citoyens ordinaires. Ce qui signifie que cela se fait en dehors du cadre strict du PS tel que nous le connaissons. Dans des cafés, dans des lieux publics, partout sauf dans des lieux fermés. Trois règles pour que cela fonctionne : (1) chacun peut s’exprimer pendant un maximum strict de 5 minutes sur le sujet précis qu’aborde le groupe ; (2) chaque expression est incluse dans le compte rendu remonté au niveau départemental ; (3) chaque compte rendu départemental contient une synthèse reprenant les éléments les plus fréquemment exprimés dans les comptes rendus des groupes locaux et seront annexés à la synthèse tous les compte rendus de groupes locaux. Les comptes rendus doivent souligner le consensus s’il existe ainsi que le dissensus lorsqu’il existe — et il existera. Il n’est pas attendu de cette mécanique collaborative d’avoir comme par magie un consensus délivrant automatiquement un corps de doctrine prêt à l’emploi au niveau national. Nous n’allons pas remplacer les échecs technocratiques des think tanks par ce qui serait leur équivalent militant. Cette mécanique collaborative permettra de dégager un sens plus ou moins commun que les hommes et les femmes politiques utiliseront ensuite pour établir, au travers d’un vote de tout les participants, un leadership politique capable de gagner des élections. Car nous ne devons pas être des dogmatiques de la participation. Nous devrions savoir l’importance de l’horizontalité sans pour autant oublier le rôle crucial de la verticalité. Aucun corps de doctrine ne peut se développer et se répandre sans l’implication des militants, aucune victoire électorale ne peut exister sans leadership clair et cohérent.

* * *

C’est à ce prix et seulement à ce prix qu’une identité collective nouvelle pourra naître à gauche. Nul ne peut à ce stade, que ce soit sur la base d’un état des lieux aussi approfondi soit-il ou sur la base d’un succès électoral somme toute assez relatif, décréter ce qu’est l’identité collective de la gauche de l’après 1983 ou de l’après 1989. Il est donc temps que les femmes et les hommes de gauche se construisent une identité collective nouvelle qui ne peut être un simple retour aux recettes du passé ni, non plus, un reniement de ce qui a fait l’histoire de la gauche. Une identité collective qui sera capable de cristaliser la volonté politique d’un bloc électoral clairement délimité et œuvrant pour le bien des classes populaires et des classes moyennes, c’est-à-dire des citoyens qui ont le plus besoin de la solidarité de la nation face à un contexte économique, social ou culturel souvent hostile.

 

Credit photo : Laurent Troude pour Libération

Texte publié sur Facebook le 27/08/2017

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France, Politique

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