Guido Bergmann/dpa

[Publié le 30 mai 2017 sur le site du Printemps républicain)

Dans la foulée des sommets du G7 et de l’OTAN, Angela Merkel semble déçue par l’allié américain. Elle déclarait hier : « Nous, les Européens, devons prendre en main notre propre destin ». Longtemps le destin de l’Europe a été entre les mains du couple franco-allemand. Mais de quel destin parlons-nous encore, maintenant que ce moteur semble gripper depuis tant d’années ?

Depuis 1992, l’Europe est une passion française malgré ce que, parfois, les promoteurs du projet européen voudraient croire. Quiconque était en âge de s’intéresser à la politique se souvient au moins du plateau télé qui a accueilli le débat Mitterrand — Séguin cette année-là à l’occasion du référendum sur le traité de Maastricht. Le Oui est passé cette année-là. Il y a exactement 12 ans, le 29 mai 2005, c’est le Non qui est passé, mais le Oui a été repêché in extremis par une décision contestée de l’exécutif sarkoziste. Alors évidemment on pourrait considérer, en le regrettant, que la question européenne ressurgit de manière très espacée dans le temps à l’occasion des référendums. Mais ce serait oublier la récurrence des débats autour de la directive « travailleurs détachés », autour de « Schengen » ou encore les passions qu’a pu induire la situation grecque ou les failles dans la coordination antiterroriste ces dernières années.

L’Europe au cœur du paysage politique français

Plus récemment, la dernière élection présidentielle a été l’occasion de plusieurs batailles rangées autour de la question européenne. Jean-Luc Mélenchon a exprimé un point de vue souverainiste de gauche durant la campagne et des clarifications et nuances ont même dû être apportées sur ce sujet à l’approche du premier tour. De même, Marine Le Pen a atténué la dimension identitaire du projet frontiste tout au long de sa campagne pour mettre en avant son alternative concernant l’euro, alternative qu’elle a semblé remettre en cause dans l’entre-deux-tours ce qui, pour le moins, ne lui a pas porté chance notamment durant le débat qui l’a opposée à Emmanuel Macron. Macron qui, lui-même, est apparu comme le candidat le plus explicitement favorable au projet européen de ces 20 dernières années. Bref, l’Europe est clairement devenue une passion française même si les grands admirateurs du projet européen voudraient qu’elle le soit encore plus et de préférence dans le sens qui est le leur. En tous cas, on voit bien que l’identité politique du nouveau président de la République est à la fois libérale et européenne ce qui prouve bien que la question européenne est devenue, de fait, centrale dans le paysage politique français qui se dessine en ce moment sous nos yeux.

Différentes pistes ont été ouvertes ces dernières semaines en vue de la refondation du Parti socialiste. Tous les textes produits jusqu’ici embarquent une orientation européenne nette. Vu que ce sont à ce stade des textes généraux qui embrassent de multiples domaines, on est resté pour le moment dans une épure européenne assez attendue de la part de la génération socialiste post-mitterrandienne. Mais gageons que quiconque veut ouvrir des horizons nouveaux pour la gauche devra nécessairement être plus percutant sur la question européenne qui est devenue centrale dans le paysage politique français comme on l’a vu ci-dessus.

Protections

Si nous nous associons dans le cadre d’une communauté politique (la nation ou l’Union européenne par exemple), c’est parce que cette association nous apporte quelques protections. Quand nous aurons prouvé substantiellement les protections qu’apporte l’Union européenne alors le discours européen sera crédible et, qui sait, peut être même attrayant. A ce stade, je ne dis pas qu’elles existent, et je ne dis pas qu’elles n’existent pas. Je dis juste que si elles existent, il faut être capable d’en prouver la substance. Et si elles n’existent pas et que nous voulons qu’elles existent, alors il faut les imaginer et les mettre en œuvre pour en apporter la preuve substantielle.

Plusieurs exemples, les plus connus parce que les plus médiatisés laissent penser que les protections ne sont nullement, au mieux rarement, présentes au rendez-vous européen. Historiquement, c’est la politique agricole commune qui était l’exemple de protection le plus fréquemment donné. Mais le sentiment qu’elle protégeait surtout les grandes exploitations était répandu. Ces dernières années, c’est le cas de l’acier qui était fréquemment donné pour illustrer le dogmatisme de la politique douanière européenne croyant en la seule force régulatrice du marché là où les Etats-Unis ne laissaient pas faire le seul marché face à l’acier chinois. En soulignant ainsi les contre-exemples des secteurs primaire (agriculture) et secondaire (industrie de l’acier) on pourrait se dire que l’Europe se focalise peut-être sur le tertiaire. Mais malheureusement on voit que même le secteur des services manque de protections avec tous ces sièges sociaux qui migrent vers les Pays-Bas du fait d’un contexte fiscal favorable et que d’aucuns considèrent comme déloyal : dernier exemple en date, le siège social de l’éditeur de logiciels Cegid quittant Lyon pour Amsterdam.

Que faire ?

Alors que faire ? Regarder dans le rétroviseur n’est pas gage de bonnes décisions… ni de mauvaises ! L’Europe des années 1960 a su, au travers de trois gouvernements nationaux (Royaume-Uni, Allemagne et France), transformer un secteur d’activité où les Américains régnaient en maîtres en un secteur où le nouvel entrant européen, Airbus, allait bientôt concurrencer voir dépasser la compétition d’outre-Atlantique. Alors pourquoi l’Europe des années 2010 ne parvient-elle plus à créer de tels succès. Des succès qui, pourtant, seraient les meilleures protections qui soient dans un monde en transition où il ne suffit plus de défendre, un monde où il faut aussi être à l’offensive.

Je pense à deux secteurs typiques de l’époque où l’Europe a échoué parce qu’elle n’a pas réussi à imposer des acteurs valables sur le marché intérieur de l’Union européenne et encore moins sur le marché mondial qui devrait pourtant être le terrain de jeu de ces secteurs :

  • aucun acteur européen majeur du secteur de l’hébergement mutualisé connu sous le petit nom très poétique de « cloud » alors même que nos entreprises ont besoin d’héberger leurs données et applications sur le continent et pas dans les états américains ou sur les îles britanniques
  • aucun acteur européen majeur du secteur de l’intelligence artificielle, l’une des composantes principales de la robotique qui, pourtant, fait couler tellement d’encre et phosphorer tellement de neurones

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Evidemment que les modes de création de tels acteurs aujourd’hui ne peuvent plus être identiques à ceux qui ont présidé à la naissance d’Airbus. Néanmoins, si le politique n’est pas capable de réussir l’offensive sur de tels théâtres des opérations alors il ne faudra pas s’étonner que les citoyens ne lui fassent plus confiance, ne fassent plus confiance au projet européen et le délaissent pour d’autres utopies apparemment plus protectrices de notre avenir, ce destin commun qu’évoquait hier Angela Merkel, le nôtre et celui de nos enfants après nous !

[illustration, Guido Bergmann/dpa]

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Europe, France, Politique

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