Texte initialement paru dans Slate

L’utopie est un idéal qu’on a l’ambition d’approcher. Après l’échec des utopies issues du marxisme, face à l’utopie libérale d’un marché réglant tout seul tous les problèmes, reste-t-il à gauche de la place pour un idéal et pour l’ambition d’atteindre cet idéal ?

« Pour la gauche, l’Europe est une utopie nécessaire » nous expliquait Daniel Cohn-Bendit, dans une interview donnée à Libération le mois dernier. En réalité, il nous disait que l’autre utopie de la gauche, celle qui met en avant les idéaux de justice et d’égalité, s’est évaporée. Mais comme il est plus intelligent que la moyenne, il propose un substitut à la place de l’original et nous explique comme pour faire passer la pilule, que l’originale ne sera réalisable que par le biais du substitut ce qui est contredit par tous les faits depuis 30 ans et de manière encore plus flagrante lors des dernières élections européennes.

L’Europe, symptôme d’une maladie plus profonde

Je n’ai pas voté en 1992, car je n’étais pas encore naturalisé. Mais j’aurais certainement voté favorablement au Traité de Maastricht à cette période où l’on ne parlait que de la constitution de grands blocs régionaux (ALENA, ASEAN, etc.) au sein d’une mondialisation dont les effets n’étaient pas encore clairement établis. Naturalisé entre temps, j’ai pu voter le 29 mai 2005 et ce fut un vote favorable au Traité constitutionnel. Mais respectant la démocratie qui s’était exprimée très nettement ce jour-là, le Traité de Lisbonne me semblait aller à l’encontre des choix démocratiquement effectués par le peuple seul souverain en ce domaine. Depuis, faisant le même constat qu’une grande partie de mes concitoyens, je suis tout à fait conscient des difficultés, probablement insurmontables, que l’Union européenne telle qu’elle a été conçue et construite peut poser à un citoyen français, de gauche, sincèrement mu par l’idéal républicain. Les récents aveux du président Hollande au sujet de la renégociation des traités européens ne font que confirmer l’impasse qu’est devenue la construction européenne pour la gauche : « Qu’est-ce que ça aurait changé ? Je n’aurais obtenu aucun gain sur le plan budgétaire, j’aurais créé une déstabilisation dans la zone euro, j’aurais suscité une marginalisation de la France »

Pour autant, je ne suis pas pour autant de ceux qui voient dans l’Euro et l’Europe la cause de tous nos maux. Ceux-ci sont en réalité bien plus profonds que la simple question européenne qui me semble être plus un révélateur qu’une racine !

La crise que nous traversons depuis les années 80 me paraît être liée à la promesse républicaine non tenue, au décalage entre ce que nous attendons de notre société – donc aussi de notre économie – et ce que nous en recevons. Le problème de la France, ce n’est pas l’Europe, ou pour être précis pas que l’Europe, mais la France elle-même ; c’est-à-dire cette puissance mondiale historique fondée sur des principes qui promettent beaucoup mais ne donnent plus assez dans un contexte nouveau qui désoriente l’idéal républicain.

La République, une identité à actualiser

L’actualisation des principes fondateurs de la République française pourrait, au moins en théorie, passer par l’Europe. Toutefois, ce qu’on en a vu jusqu’ici – et il n’y a aucune raison que cela change – ce ne sont pas les principes républicains qui se déploient en Europe, mais des principes explicitement libéraux. Quant au libéralisme qui est, pour résumer, une vision du monde fondée sur la mise en avant des libertés et droits individuels et une limitation des pouvoirs de l’Etat se traduisant, entre autres, par une confiance pleine dans la toute-puissance du marché, j’écris cela sans jugement de valeur ni agressivité. Notamment parce que la France ne s’est pas construite, du moins ces trois derniers siècles, sur ces principes-là, mais sur des valeurs mettant en avant le bien commun ; et s’en remettant pour la promotion de l’intérêt général à la Loi garantie par un Etat fort que l’on appelle la République.

L’actualisation des principes fondateurs de ce républicanisme nécessite un débat et des conséquences concrètes dans la vie des citoyens. Ce débat devrait, à mon sens, se dérouler dans un périmètre plus classique que celui de l’Europe, plus exactement celui de l’État-nation qui sert de « terrain de jeu » au débat démocratique depuis l’apparition de la démocratie moderne.

Ascenseur ou descenseur ?

Lorsque nos concitoyens se sentent plutôt dans un « descenseur » que dans un ascenseur social, pour reprendre l’expression forgée par Philippe Guibert et Alain Mergier en 2006 [1], la promesse républicaine potentiellement la plus concrète ressemble de plus en plus à un mensonge.

Dans la réalité et dans l’imaginaire collectif, c’est l’école qui joue le rôle de l’impulsion ; celui de la toute première dynamique sociale. Le monde du travail est censé ensuite prendre le relai. Les deux étant évidemment liés par une orientation qui commence souvent dès la fin du collège et le début du lycée, et se poursuit pour certains dans l’après-bac. Or le monde est en perpétuel changement et les spécialisations d’aujourd’hui peuvent devenir moins porteuses demain, voir inutiles après-demain. Les orientations faites au collège et au lycée sont importantes, mais elles sont aussi parfois encombrantes pour l’avenir.

Ainsi, nos concitoyens et en particulier ceux des classes populaires et des « petites » classes moyennes, se sentent tirées vers le bas. Et cette crainte du déclassement serait bien plus forte que l’envie de progression, que l’ambition pour eux ou pour leurs enfants. Cette crainte du déclassement que Guibert et Mergier ont analysé dans le détail engendre des peurs et le repli sur soi. Cette crainte du déclassement est aussi à la source de l’écart grandissant que le citoyen ressent entre les discours des politiques et sa propre réalité quotidienne. On ne peut pas résumer tous les problèmes du pays en un point précis, celui de la mobilité sociale. Néanmoins, son déblocage embrasse une grande partie de la solution.

Une nouvelle ambition politique, un nouvel horizon personnel

Chantal Jacquet [2] analyse ainsi le phénomène des passages réussis d’une classe à l’autre :

« L’ambition apparaît comme le moteur de la non-reproduction et de l’ascension sociale. […] La condition de possibilité de toute ambition est la représentation d’un modèle réel ou fictif que l’individu désire d’accomplir. Il n’y a donc pas d’ambition sans mimétisme. En ce sens, toute non-reproduction est une forme de reproduction [d’un modèle extérieur au milieu d’origine]. »

Dans le cercle vicieux de la peur du déclassement, le repli sur soi conduit à l’absence de rencontres et donc à l’absence de possibilités de mimétismes puisque le mimétisme puisque ce dernier a besoin de s’appuyer sur des modèles extérieurs au milieu d’origine. C’est le cercle inverse qui devrait être l’ambition des politiques et en particulier de ceux de gauche. Un beau, utile et efficace programme pour le candidat de la gauche en 2017 serait d’imaginer les conditions de mise en place de ce cercle vertueux : faire en sorte que des personnes censées ne jamais se rencontrer puissent le faire en trouvant un terrain qui leur soit commun, un terreau qui serait favorable à la non-reproduction.

C’est cette ambition-là, je dirais même cette utopie-là, qu’il s’agira de proposer aux citoyens français. Une utopie sur laquelle chacun peut mettre un visage. Et non pas une utopie de plus en plus imperceptible, moins concrète sous couvert de bons sentiments, généreux certes, mais toujours plus difficiles à personnifier.

La mobilité sociale, dans d’innombrables cas concrets, s’avère être le fruit de rencontres interpersonnelles. Ces rencontres aboutissent à des microdécisions dont l’accumulation crée les bonnes opportunités aux bons moments pour les personnes ayant ce désir de dépasser les frontières. Le candidat de la gauche ne peut pas ne pas porter à bras le corps cette ambition, la plus républicaine qui soit. Les candidats de la gauche dans les différents territoires qui composent la République ne peuvent pas, eux non plus, tourner le dos à cette ambition qu’ils ont le devoir de rendre concrète dans le quotidien des citoyens.

<

p style= »text-align:justify; »>[1] Le descendeur social. Enquête sur les milieux populaires, Philippe Guibert et Alain Mergier, Plon – FJJ, 2006
[2] Les transclasses ou la non-reproduction, Chantal Jaquet, PUF, 2014, pp. 25 & 32

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CATÉGORIE

France, Politique

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