Lors d’un déplacement professionnel à l’étranger cette semaine, je me suis attaqué à un livre typiquement américain, de cette littérature qui hésite entre l’économie et le management. Ecrit par deux chercheurs du MIT, Erik Brynjolfsson et Andrew Mcafee. Le titre est assez parlant : « The Second Machine Age. Work, Progress, and Prosperity in a Time of Brilliant Technologies » [1]. Le premier âge de la machine auquel se réfèrent les auteurs est celui de la machine à vapeur, la période qu’on appelle habituellement « la première révolution industrielle ». Le deuxième âge de la machine, d’après les auteurs, est celui que nous vivons actuellement. Celui de la machine numérique : matériel, logiciel et réseau. Je reparlerais ailleurs de ce livre et des fascinantes thèses qui y sont développées… quand je l’aurais fini 🙂

Je voulais néanmoins signaler cet extrait. Il me fait penser de manière indirecte à la thématique du dialogue citoyen. Cela peut vous paraître surprenant, mais attendez de voir ce qu’il en retourne avant de me prendre pour un demeuré. Je tente une traduction maison. Ne m’en voulez pas si ce n’est pas fluide. La traduction est un métier et ce n’est pas le mien.

[La société] Kaggle se spécialise dans les défis intenses en données dont le but est d’atteindre une meilleure prédiction comparée à celle qu’aurait obtenue une entreprise s’appuyant [uniquement] sur ses propres études de références. Les résultats sont frappants de deux manières.

D’une part, les améliorations vis-à-vis de l’étude de référence interne sont habituellement substantielles. Dans un des cas, [l’assureur] Allstate a soumis un jeu de données des caractéristiques d’un véhicule et a demandé à la communauté de Kaggle de prédire lesquelles donneraient lieu à des réclamations en responsabilité personnelle. La compétition a duré à peu près trois mois avec plus de cent compétiteurs impliqués. La prédiction gagnante avait un résultat meilleur de 270% que l’étude de référence de l’assureur.

D’autre part, un fait intéressant est que la majorité des compétitions de Kaggle sont gagnées par des gens qui sont à la marge du domaine du défi [•••] et n’auraient donc pas été consultés dans le cadre d’une recherche traditionnelle de solutions.

Les deux auteurs ont recours à cet exemple pour illustrer deux phénomènes :

  • le big data, ces séries de gros volumes de données permettent d’obtenir des réponses scientifiquement éprouvées à des questions de plus en plus complexes [2]
  • les gros volumes de données sont souvent disponibles pour quiconque se donne la peine de les trouver (open data) et ainsi les gens ordinaires, pour peu qu’ils soient intéressés par la question posée, sont capables de trouver les réponses les plus innovantes

[Je ne sais pas combien de lecteurs sont encore ici après une aussi longue digression qui, en réalité, n’en est pas une. Si vous êtes encore là, merci.]

L’enjeu soulevé par les deux auteurs est celui de l’innovation ouverte également appelée crowdsourcing [3] ou open innovation. L’innovation ouverte est celle qui s’appuie la société, sur la foule (crowd). Elle s’appuie sur les connaissances accumulées par les personnes individuelles ou les collectifs pour trouver des sources de nouvelles solutions à des questions anciennes ou non.

L’inégalable ouvrage L’âge de la multitude [4] m’a marqué ces dernières années. Ses deux auteurs rappellent le rôle, crucial et de plus en plus puissant dans l’ère numérique,  des gens ordinaires, de la foule. Ils appellent cette foule « la multitude ». Sa caractéristique ? Elle s’organise en dehors des circuits habituels. En dehors des entreprises. En dehors des organisations publiques ou privées ou même des partis politiques.

Les exemples de recours à la multitude sont souvent pris dans le secteur privé. La multitude y sert des intérêts particuliers souvent monétisables. C’est le cas dans l’exemple de Kaggle évoqué ci-dessus. C’est aussi le cas par exemple des lecteurs qui publient des notes et des commentaires de livres sur le site d’Amazon. Sans rentrer dans le détail, rappelons que Colin et Verdier évoquent aussi le rôle de la multitude dans le gouvernement.

Car la multitude c’est aussi un ensemble de citoyens qui se fédèrent pour imaginer des solutions innovantes à des problèmes d’intérêt général. Alors évidemment, les solutions innovantes nécessitent d’être confrontées à une réalité technique, budgétaire et juridique. Ces réalités que les services techniques d’une collectivité territoriale ou de l’état sont les seuls capables d’apporter en garantissant, dans le temps, les biens ou les services conçus et parfois construits avec les citoyens.

Lorsque j’ai présenté au conseil municipal de la Ville de Nantes le nouveau Dialogue citoyen nantais en janvier dernier [vidéo et texte], j’évoquais deux objectifs : (1) l’efficacité des décisions prises par les politiques et (2) le renforcement de la cohésion sociale. L’implication d’habitants de la ville dans la recherche de solutions nouvelles est au coeur de l’efficacité des décisions prises par les élus, seuls responsables devant l’ensemble des citoyens. L’innovation dans les politiques publiques peut prendre corps de différentes manières et le numérique en est une. Mais, en termes de méthode, elle ne peut pas se faire sans les citoyens engagés dans l’imagination de solutions nouvelles à des problèmes souvent nouveaux. Elle ne peut se faire sans les citoyens fédérés autour d’une volonté qui les réunit avec les élus et les services techniques de la collectivité pour servir l’intérêt général de la manière la plus efficace qui soit.

Je pense à des initiatives locales, issues du projet politique pour Nantes porté par Johanna Rolland. Je pense en particulier au bureau des projets qui doit aider à fédérer les énergies de la multitude dans les onze quartiers nantais. Je pense aussi au plan paysage et patrimoine qui embarquent des habitants dans l’imagination, en commun, de ce qui ne doit jamais être perdu de vue lorsqu’une ville évolue. Je pense aussi à une initiative nationale récemment annoncée par la ministre en charge du numérique :

Le recours aux compétences individuelles ou collectives, en dehors d’un cadre structuré, s’avère efficace pour innover s’agissant des intérêts particuliers comme évoqués ci-dessus par Erik Brynjolfsson et Andrew Mcafee. Je ne vois pas de raison pour que cette même mobilisation des compétences individuelles ou collectives, en dehors d’un cadre structuré, se révèle tout aussi efficace pour innover s’agissant de l’intérêt général auquel veille l’élu responsable devant l’ensemble des citoyens.

L’innovation ouverte et le crowdsourcing doivent désormais être les principaux inspirateurs des décisions publiques.

[1] Publié chez W. W. Norton & Company, janvier 2014

[2] C’est tout l’enjeu du nouveau métier de data scientist que je conseille fortement à vos enfants 🙂

[3] A ne pas confondre avec le crowdfunding, le financement participatif qui s’appuie sur la multitude non pas pour trouver des idées mais pour les financer, que cela soit dans le domaine de l’intérêt particulier (secteur marchand) ou de l’intérêt général.

[4] L’Age de la multitude. Entreprendre et gouverner après la révolution numérique de Nicolas Colin et Henri Verdier (Armand Colin, 2011, réédité en 2015)

Joindre la conversation 1 commentaire

  1. […] et à l’extérieur des frontières nationales. Face à tous ces défis, il est nécessaire d’innover, de trouver de nouvelles réponses à toutes ces questions qu’elles soient nouvelles ou plus […]

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Dialogue civique, Nantes, Politique

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