CETTE TRIBUNE EST D’ABORD PARUE SUR SLATE.FR LE VENDREDI 12 DÉCEMBRE 2014 SOUS LE TITRE : « CRECHES DE NOËL, NON « LAÏCITÉ » NE RIME PAS AVEC « ABSURDITÉ »

Ces derniers jours, une polémique est née autour de l’installation de crèches de Noël dans les très officiels locaux de collectivités territoriales. C’est la mairie de Béziers qui a le plus attiré les regards en raison de son sulfureux locataire : ancien patron de Reporters sans frontières devenu maire de Béziers avec l’appui du Front national. Mais le cas du Conseil général de Vendée n’est pas moins intéressant puisque le Tribunal administratif s’est prononcé pour le démontage de l’installation. Ainsi, Bruno Retailleau, président UMP dudit Conseil général, plus remonté que jamais, se dit prêt à aller jusqu’au « Conseil d’Etat et même la Cour européenne des droits de l’homme ».
Le successeur de Philippe de Villiers à la tête de la Vendée, est également président du groupe UMP au Sénat et il est naturellement candidat à sa propre succession au Conseil général pour les élections de mars 2015. Aussi « peu » de cumul ne semblant pas suffire, la presse régionale le dit aussi probable future tête de liste de la droite aux élections régionales des Pays de la Loire en décembre 2015. Il est donc nécessaire de remettre sa « sortie » dans ce contexte électoral local. Il juge, dans un billet de son blog daté du 3 décembre, que la décision du Tribunal administratif est « grotesque », « injuste » et « inquiétante ». Faisant rimer « laïcité » avec « absurdité », il ne prend pas la peine d’expliquer à ses lecteurs, et donc à ses électeurs, ce qu’est le principe de laïcité qui fonde la décision du Tribunal. Principe de laïcité qu’il moque par cette rime inappropriée, et qui pourtant fonde la République française au même titre, par exemple, que son indivisibilité, que sa devise ou que son drapeau.
La laïcité est l’un des fondements de la République française. Elle permet incontestablement de fonder une communauté de destin, une fraternité civique, au-delà de différences qui existent de fait et qui n’ont pas, grâce à la laïcité, la possibilité d’altérer ce lien qui unit le peuple français. En revanche, prétendument en son nom, certains fourvoient ce principe et créent un climat de défiance intolérable envers telle ou telle composante de la communauté nationale ! Ce sont d’ailleurs souvent les mêmes qui se plaignent, d’une part, que l’islam ne parviennent pas à s’inscrire dans le cadre strict de la laïcité et qui se permettent, d’autre part, de réclamer, comme c’est le cas ces jours-ci, que les crèches soient installées dans les lieux officiels où la séparation nette des églises et de l’Etat doit être la règle.
Historiquement, la laïcité « à la française » se confond avec la loi de séparation des églises et de l’Etat, dont nous fêtons aujourd’hui le 109e anniversaire. Ce principe fondateur de la République a permis que se développe sereinement dans notre pays :
  • la liberté de conscience et
  • le libre exercice des cultes
tous deux voulus par la loi de 1905.
Philosophiquement, la laïcité ce sont trois propositions garantissant la liberté religieuse, mais aussi, et plus largement, la liberté de conscience :
  1. Personne n’est tenu d’avoir une religion plutôt qu’une autre
  2. Personne n’est tenu d’avoir une religion plutôt qu’aucune
  3. Personne n’est tenu de n’avoir aucune religion
« Chacune de ces propositions énonce une liberté et écarte une contrainte émanant de la confusion entre pouvoir politique et pouvoir religieux » (Catherine Kintzler, Penser la laïcité, Minerve, 2013, p. 13). L’ensemble des trois propositions offre les garanties nécessaires à une coexistence pacifique, élargissant, de manière très moderne, la liberté religieuse à la liberté de conscience. On remarquera au passage que cette coexistence pacifique est rompue à chaque fois qu’il y a confusion entre pouvoir politique et pouvoir religieux. La non-confusion des deux « pouvoirs » se concrétise par la neutralité de l’Etat qui est ainsi la garantie de la coexistence.
La laïcité est donc un socle inscrit dans notre Constitution qui dans son article 1er énonce explicitement :
« La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. »
Elle garantit ainsi la pacifique coexistence dans notre pays des fidèles de toutes les religions entre eux, mais aussi avec ceux qui n’en ont pas. La neutralité de l’Etat, en tant que corollaire de la laïcité, est la réponse que nos prédécesseurs dans ce pays nous ont transmise. C’était leur réponse, et c’est aujourd’hui la nôtre, aux questions politiques et juridiques soulevées de tout temps par l’existence sur un territoire commun de fidèles de différentes confessions. Ce fut le cas, par exemple, en France, jusqu’à l’Edit de Nantes et même au-delà. C’est encore aujourd’hui le cas dans plus d’une région du monde et en particulier au Moyen-Orient pour ne citer que le plus malheureux et fameux des exemples. Le principe de laïcité est une réponse qui a prouvé sa capacité, depuis un siècle en France, à relever le défi que soulève cette coexistence. Elle pourrait d’ailleurs inspirer d’autres états du monde qui en tireraient le plus grand profit pour leurs citoyens (avec les adaptations qui conviennent là où cela est nécessaire).
On notera accessoirement que Bruneau Retailleau arbore fièrement sur Twitter la lettre arabe ن . Celle-là même qui est devenue, depuis l’été 2014, le signe de ralliement de tous ceux qui, en France en particulier, souhaitent mettre en avant leur solidarité avec les chrétiens d’Orient. Ces Irakiens et Syriens qui ont subi les attaques des takfiris réunis au Moyen-Orient sous l’intitulé « Etat islamique ». Ces Irakiens et Syriens qui, s’ils vivaient sous un régime de laïcité, seraient bien plus à l’aise dans les sociétés dont ils sont des composantes fondamentales aux mêmes titres que les autres composantes qu’elles soient sociales, ethniques ou confessionnelles. En réalité, on notera encore plus que les Eglises chrétiennes, en France,  vivent relativement bien à l’abri de ce régime de laïcité « à la française » puisque leurs droits y sont « sacrés » (si je puis me permettre ce mauvais jeu de mots) du point de vue de la loi civile et ce au nom de la liberté de conscience et de la liberté religieuse évoquées ci-dessus.
Il est donc grand temps que les conservateurs se détendent un peu avec cette histoire de crèche dans les bâtiments publics : pour un chrétien, une crèche est la représentation matérielle symbolisant l’incarnation d’un Dieu, un peu comme la croix représente la mort et la résurrection du même Dieu incarné. Les conservateurs devraient cesser de transformer la symbolique de la foi chrétienne en outil de propagande : si ce n’est pas respect du principe de laïcité, au moins par respect pour al foi de ceux qu’ils prétendent défendre ! Même l’Eglise catholique, la première concernée, ne réclame pas de tels excès ! Imagine-t-on un archevêque demander à ce qu’on accroche une croix dans la salle d’un conseil municipal ou, inversement, un maire réclamant qu’on accroche un buste de Marianne dans le choeur d’une cathédrale ?
Un regret cependant : que certains de mes camarades de gauche oublient de temps à autre leur devoir de réserve vis-à-vis des confessions en mélangeant leur statut d’élu avec leur volonté de s’exprimer en direction de leurs concitoyens de telles ou telles confessions lors de telle ou telle occasion religieuse. La confusion des deux plans, le politique et le religieux, est néfaste pour la coexistence pacifique évoquée ci-dessus, que cela vienne de la droite ou de la gauche, que cela concerne telle ou telle autre confession.
La loi fondamentale, par sa sagesse, a coupé court à toute ces difficultés pour peu qu’on prenne la peine de comprendre les fondements de la République : aucune confusion possible entre le pouvoir religieux (symbolisé par la crèche) et le pouvoir politique (le siège du conseil général ou la mairie). Mais cette sagesse de la loi fondamentale n’est apparemment pas facile à transmettre à ceux qui sont censés respecter et faire respecter cette loi !

Joindre la conversation 1 commentaire

  1. Simple, net et précis. Certains politiques devraient retourner à l’école et plus particulièrement, en cours d’éducation civique. Car en plus d’oublier le principe de laïcité. Beaucoup passe à la trappe notre devise: Liberté EGALITE, Fraternité.

    Merci pour votre article.

    Réponse

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