Marine Le Pen s’est fait plaisir ce matin : elle a fait un tweet où elle déclare sa flamme à F. Lordon et d’E. Todd, du moins à leur idées économiques ! Mais derrière ce vernis se référant à la fameuse « autre politique », le Front national ne change pas réellement. Le fond de sa pensée économique a toujours été libérale et même s’il adapte son discours aujourd’hui au nouvel électorat qu’il cible, est-il réellement capable d’aller à l’encontre de son bagage doctrinal historique ? Je ne le pense pas, et Gilbert Collard en est la plus belle preuve fusse-t-elle inconsciente.

En décembre 2012, à l’occasion de l’exil fiscal de Gérard Depardieu et de la polémique qui s’en est suivi, l’un des deux députés du Front national, Gilbert Collard, a pointé du doigt ce qu’il a qualifié de « guillotine fiscale ». Le journaliste de France Télévisions l’interrogeait sur son point de vue quant au choix de l’acteur français parti en Belgique et en Russie. Collard soulignait ainsi ce qu’il considère être un alourdissement excessif de la fiscalité sur les hauts revenus un peu comme il y eut alourdissement excessif dans les sentences judiciaires prononcées à al suite de la Révolution de 1789.

La guillotine de Laffer

Il est pour le moins étrange qu’un député réputé « nationaliste » se focalise d’abord sur le caractère qu’il considère comme injuste de la politique fiscale du gouvernement de Jean-Marc Ayrault. On s’étonnera que ce soit cette lecture libérale de la politique fiscale du gouvernement qui vient en premier chez le député « mariniste » alors qu’on s’attend à ce que ce soit d’abord la mise en évidence du caractère pour le moins non-patriotique de l’exil fiscal quelque soit ses causes. Certains diront que c’est ici la preuve que le Front national de Marine Le Pen n’est pas l’ogre nationaliste et xénophobe que l’on présente souvent. C’est possible (même si on verra que non dans un prochain billet) mais en attendant, la réaction de Collard prouve que le Front national n’est pas moins libéral que l’UMP malgré le récent aggiornamento qui n’est, finalement, que cosmétique si l’on s’appuie sur cette question de la fiscalité des hauts revenus, pierre d’angle de toute politique de l’offre depuis Laffer, Reagan et Thatcher.

On pourrait dire que cette expression a échappé à l’attention du député frontiste, mais en réalité cette conception de la fiscalité est bien plus profonde qu’on ne le croit. En effet, Collard l’évoque explicitement sur son blog (texte nécessairement bien plus réfléchi qu’une interview faite au fil de l’eau dans la salle des pas perdus) :

Koblenz, lieu de refuge des émigrés de la révolution, est-elle maintenant en Belgique ?

Une nouvelle génération d’émigrés fuit-elle la guillotine fiscale installée sur l’échafaud socialiste ? L’exil belge de Gérard Depardieu pose, au-delà de la question morale, la question de la surcharge pondérale fiscale de notre Obélix national, 85% d’impôts en 2012 et 145 millions d’euros d’impôts en quarante-cinq ans.

Collard n’a pas inventé l’expression puisqu’on en trouve trace dès septembre 2012 sous la plume d’un éditorialiste de la très libérale chaîne d’info continue BFMTV :

A la minute 2:19, Nicolas Doze évoque « la guillotine fiscale » qui tombe sur « les classes moyennes » en évoquant l’augmentation de la fiscalité sur le livret A.

Or Gilbert Collard est bien plus libéral que Doze car là où le journaliste de BFMTV prétend défendre les classes moyennes en usant de cette expression, le député lepéniste défend les hauts revenus, dans la même logique lafferienne que Le Pen père il y a encore cinq ou six ans.

Laisse parler ton inconscient

Dans l’absolu, un homme politique de droite a tout à fait raison de défendre son électorat riche (si on veut être cynique) ou son idéologie libérale (si on veut être idéaliste). Mais le problème que soulève la déclaration de Collard ne se situe pas sur ce plan…

Marine Le Pen prétend défendre les « invisibles » et les « oubliés« , c’est-à-dire ceux parmi les Français qui se considèrent, probablement à raison, comme oubliés des élites politiques et économiques, ceux qui, au final, sont les perdants de la mondialisation. Et pour montrer qu’elle se soucie de ces catégories, les plus touchées par la crise qui se prolonge depuis 2008, Le Pen cherche à donner à son programme économique une coloration étatiste, colbertiste.

Elle l’a encore tenté ce matin en lançant une « OPA », hostile (malgré le sourire de façade habituel), sur les opinions d’Emmanuel Todd et Frederic Lordon telles qu’exprimées dans Marianne.

Le démographe et l’économiste ont en commun avec Le Pen, et avec d’autres, de droite et de gauche, d’être pour la sortie de l’Euro et pour une politique douanière protectionniste. Mais Lordon ou Todd ne sont, a priori, ni pour « la suppression du droit du sol » ni pour « l’application de la priorité nationale ». Or ces deux mesures « marinistes » sont celles qui caractérisent réellement, ne varietur et depuis longtemps, le Front national. Elles le caractérisent bien plus que la sortie de l’Euro, le protectionnisme, le rôle de l’état stratège ou la défense des services publics qui sont des thèmes partagés par d’autres tendances politiques, de droite comme de gauche rappelons-le, et qui, finalement sont des thématiques relativement récentes dans le programme frontiste.

Ces deux mesures sont celles qui ressortent lorsque le discours premier n’est pas recouvert de ce vernis censé le transformer en un discours protecteur du peuple. Un exemple de ce discours premier montre là aussi le vrai visage du Front national : le tweet de Marine Le Pen le jour du suicide de Dominique Venner, intellectuel racilaiste, théoricien de l’extrême droite. La présidente du Front national voit dans le geste de Venner un appel au « peuple ».

Ainsi pour Marine Le Pen, ce peuple qu’elle prétend défendre, c’est celui qu’elle incitera progressivement à rejeter l’autre sur une base ethnique.

L’âme du peuple

Alors on se demande ce qu’attend la gauche pour reprendre en main son destin en se remettant au centre du champ politique, économique et social lorsqu’il s’agit de défendre nos concitoyen les plus faibles, c’est à dire la majorité d’une population touchée de plein fouet par les dégâts du libéralisme mondialisée. Il est temps que se réveille

une gauche de gouvernement […] capable de proposer [à l’électorat populaire] une offre politique à la fois satisfaisante pour ses intérêts (économiques et sociaux) et son identité (ses « valeurs »).

— Laurent Bouvet, La social-démocratie doit retrouver le sens du peuple

Le discours du Bourget a créé un souffle allant dans ce sens, un espoir de volontarisme en matières politique, économique et sociale qui reste à concrétiser dans les quatre années restantes du mandat de François Hollande. Le même François Hollande qui fixait ainsi le cap de son mandat :

Je suis un optimiste de la volonté. Je crois que le meilleur est possible, qu’un peuple réuni autour d’un projet commun construit sa propre histoire. Je suis convaincu que les Français attendent aujourd’hui une direction forte, un rassemblement sur l’essentiel […].

Je ne laisserai pas une formation politique se présenter comme la voix du peuple alors qu’elle veut simplement se servir de lui. Je ne laisserai pas s’éloigner au nom de la France des citoyens […] qui peuvent penser que l’ennemi est ici, qu’il a une couleur et une religion, ce qui serait contraire aux principes mêmes de notre République. Je ne laisserai pas utiliser la colère et la détresse pour mettre en cause la République, la construction européenne et les droits de l’homme […].

Chaque nation a une âme. L’âme de la France, c’est l’égalité.

— François Hollande, discours prononcé au Bourget le dimanche 22 janvier

Joindre la conversation 1 commentaire

  1. Intéressant article qui oublie une chose : c’est
    l’alignement des socialistes, Hollande en tête, sur la
    mondialisation imposée par les Américains et leur incapacité à
    proposer quoi que ce soit de nouveau : le « logiciel » socialiste n’a
    même pas un bug, il est obsolète, il ne démarre même plus. Quant au
    discours du Bourget, c’est…un discours…à la Hollande : tout en
    phrases creuses et en imprécations capricieuses, c’est-à-dire
    absolument ridicule. « L’âme de la France, c’est l’égalité ». Je note
    que Hollande connaît l’existence du mot « âme » ; il lui reste à en
    comprendre le sens. Mais prétendre alors savoir ce qu’est l’âme de
    la France, pitié pour mon pauvre pays.

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