Le communiqué du 9 avril laissait entendre que ce serait Arnaud Montebourg qui installerait la commission » innovation » (1) . Or au final c’est le président lui-même qui a installé cette drôle de chose : on ne sait qu’en penser ou alors on le sait trop. A croire que quelqu’un a fait croire au président que cette commission était l’idée du mois, à moins que ce ne soit la présidente de ladite commission elle-même qui ait estimée plus à la hauteur de sa stature d’être installée par un PR plutôt que par un ministre du RP ? En tout état de cause, on peut se demander ce qui peut sortir d’une commission dont les membres seront pour la plupart, en 2030, grabataires si ce n’est décédés !

L’innovation n’est pas affaire de technologie ni d’innovations sociétales. Nicolas Colin et Henri Verdier ont largement développé l’idée selon laquelle ce sont les « innovateurs radicaux » qui font l’innovation. Ces innovateurs, ce sont : « des entrepreneurs qui s’emparent [des] possibilités scientifiques et techniques, qui font la synthèse de toutes ces potentialités pour proposer quelque chose d’inédit. Et parce qu’ils viennent de l’extérieur, parce qu’ils ne se soucient pas des conventions habituelles, parce qu’ils semblent s’exprimer dans une langue neuve, il n’est pas  exagéré de dire que le monde ancien les considère , peu ou prou, comme des barbares, jusqu’à ce qu’ils dominent à leur tour. » (2)

Et voilà… Au lieu de prendre en compte ce type de raisonnement montrant à quel point l’innovation est une question d’hommes et de femmes rompant un cadre établi, eh bien le gouvernement et le président de la République ont opté pour une étrange commission dont la composition, la mission et les modalités de foncionnement  ne sont pas d’une clarté absolue. En tout cas ce qu’on peut en voir n’est pas encourageant car pour causer à ceux qui « viennent de l’extérieur » on a choisi des « élites » qui viennent de l’intérieur !

Ce n’est pas vraiment  encourageant à commencer par la présidente : Anne Lauvergeon, ancienne collaboratrice du président Mitterrand, puis présidente du groupe Areva, vaisseau amiral de l’industrie nucléaire française, dont elle fut démissionnée par Nicolas Sarkozy . L’ex Atomic Anne est entourée dans ce cénacle d’une série de personnalités étonnantes, car ne s’inscrivant absolument pas dans l’inconscient de l’entrepreneur lambda comme des innovateurs-nés ! En effet, que penser d’un Didier Lombard (3), grand commis de l’Etat devenu président de France Telecom avant d’en être dégagé suite à l’affaire des suicides qu’il qualifia, tel un visionnaire, de « mode » et pour laquelle il a été mis en examen cet été.

imageOr en s’arrêtant uniquement sur ces deux personnalités, on met le doigt sur la maladie de notre République, on appuie là où ça fait mal. La plupart de nos dirigeants politiques n’ont jamais exercé un métier dans le vrai monde du travail, celui de l’entreprise où la majorité des français, malgré chômage et stress au travail, gagnent leur vie et éventuellement s’épanouissent. Il faut être hors circuit depuis longtemps pour croire que l’innovation se construit dans les grands groupes ou croire que l’innovant dans un grand groupe français est le PDG. Quand on connaît un tant soit peu le monde de l’entreprise et encore plus si on est confronté quotidiennement à l’innovation, on prend un tabouret, on prend une corde, on prend une poutre et hop

Non mais où va-t-on avec une idée comme celle-ci ? Déjà une commission pour innover est une quasi-aberration et il n’est même pas besoin ici de rappeler la fameuse phrase attribuée à Clemenceau. Mais comme je suis sympa (et accessoirement socialiste), je vais accorder un certain crédit aux choix du président et admettre que la France soit innovante en ce domaine de la concertation et de la prise de décision. Considérons donc que la forme (commission) que prend cette initiative n’est pas bloquante en soi. Qu’y met-on ? Des hauts fonctionnaires qui, par le mystère de la pantoufle, se sont retrouvés à la tête de grandes entreprises publiques ou quasi publiques. Est-ce dans ces entreprises-ci qu’on innove ? Tout être censé sait qu’Orange n’innove plus (4) depuis belle lurette ! Au mieux Orange achète l’innovation en faisant intervenir son banquier expert en « fuzac » bien plus facile à gérer qu’un innovant radical « in house« . Au pire il démocratise une innovation en n’étant que suiveur. La dernière innovation dans laquelle Orange a été impliqué ? Dailymotion, entreprise qu’il a… acquis ! Grand acteur du numérique, Orange a raté le virage du cloud, complètement raté ce qui est aujourd’hui la rupture technologique la plus importante depuis l’apparition de l’ordinateur personnel. Or Lombard a de fait participé à ce fiasco. Je ne parlerais pas d’Areva dont le secteur est tellement verouillé et oligarchique que l’innovation n’y est pas un levier de gain de part de marché. L’économiste, Philippe Aghion,  qu’ils ont choisi est très bon dans son domaine : étude de l’innovation et de la croissance, mais il reste un macroéconomiste là où il aurait fallu nommer un théoricien du management. Quelqu’un qui connait le monde des PME et plus particulièrement des PME innovantes. Harvard, c’est bien mais il est évident que dans nos grandes écoles, il y a des enseignants qui sont plus proches du terrain qu’Aghion ! Même à HEC il y a un centre d’expertise sur l’entrepreneuriat…

Heureusement nos dirigeants ont quand même réussi à trouver un vrai innovant : le fondateur d’Exalead, François Bourdoncle, est l’un des entrepreneurs ayant le mieux réussi en s’appuyant sur une réelle percée technologique qu’il a développée avant de la revendre à Dassault (tiens, encore un grand groupe qui innove par acquisition). Il y en avait d’autres qui auraient pu faire partie de l’aventure, car c’est bien d’une aventure qu’on parle (5) puisque cette commission est dotée de 150 millions d’euros ce qui fait qu’elle ressemble à un véhicule de capital-risque. Or qui sont les capitaux-risqueurs dans le monde anglo-saxon, ceux qui sont dans tous les bons coups (et moins bons aussi, car il en faut pour que l’innovation émerge) ? Ce sont le plus souvent d’anciens entrepreneurs convertis dans le financement d’entreprises innovantes. Et là, dans le tas qu’on nous présente, aucun… ou alors il est bien caché le coquin !

On voit donc que la pertinence même d’une commission pour l’innovation n’est pas évidente, alors si en plus sa composition laisse pour le moins dubitatif, l’affaire n’est pas bien engagée et 2030 me fait flipper. Le pire c’est que sur le fond de l’affaire il y aurait aussi à redire, car on ne comprend pas la cohérence du système où la commission Lauvergeon complète (?) la mission du commissaire général à l’investissement, Louis Gallois, ainsi que celle de la Banque publique d’investissement de Jean-Pierre Jouyet. On aimerait bien que l’enchaînement soit logique : à la commission Lauvergeon le capital d’amorçage (plus risqué avec plus de dossiers financés, mais avec des sommes relativement faibles) et à la BPI le capital développement (pour prendre le relai une fois l’amorçage assuré avec succès). Mais tout cela les communicants ont oublié de nous l’expliquer : peut être le feront-ils ?… Et lorsqu’ils le feront, je serais aussi preneur d’une autre explication : si c’est une commission qui définit les filières d’avenir, celles qui constituent la concrétisation de notre politique industrielle, à quoi exactement servent le ministère du redressement productif et ses décideurs politiques ?

N’est-ce pas le politique qui est élu pour ses compétences et sa capacité à représenter ceux qui l’élisent et à concrétiser leurs aspirations ? Pourquoi faut-il que le politique délaisse ses prérogatives à une technostructure alternative  qui sort d’on ne sait où et qui, dans le cas précis qui nous concerne aujourd’hui, fait l’objet de doutes légitimes ? Innovons un peu et osons, puisque le mot est à la mode dans la capitale, revenir aux fondamentaux : en démocratie c’est le peuple qui est souverain et c’est le politique qui le représente et non pas une commission Théodule (« esclave de dieu », mais quel dieu au juste ?)

 

PS : merci à D.D. , L.B. et L.M. sans qui cette « révolte » serait restée dans ma petite tête au lieu d’être aussi sous vos yeux ébahis mesdames et messieurs 🙂

 

(1) « Prochainement installée par Arnaud Montebourg, en présence de Fleur Pellerin, cette commission « Innovation 2030 » sera composée d’industriels, de scientifiques et de représentants de la société civile. »

(2) L’âge de la multitudeArmand Colin, 2012, p. 16 (c’est moi qui souligne les mots en gras)

(3) Je me demande sérieusement s’il n’y a pas méprise de ma part : serait-ce une homonymie ?

(4) Je l’ai encore expérimenté personnellement à deux reprises il y a moins de 3 mois

(5) aventure, un peu comme dans venture capital

 

Toi aussi innove et suis-moi : http://twitter.com/3asseh

Joindre la conversation 3 commentaires

  1. Henri Verdier en fait quand même partie..

    Réponse
    • Tant mieux, ça rattrapera peut être un peu les autres 🙂
      La liste complète n’était pas facile à trouver la semaine dernière, je ne sais pas pourquoi…

      Réponse
  2. […] étant plutôt bien placé en tant qu’hébergeur historique. Mais chacun sait qu’on ne décrète pas l’innovation et pour le moment les clouds français n’ont pas connu le succès que […]

    Réponse

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