En revenant des Etats-Unis, je suis passé par le Terminal 2F de l’aéroport Charles de Gaulle. J’avais déjà remarqué, dans les aéroports américains, lors du voyage aller, un circuit spécial, privilégié dirais-je, appelé « Sky priority« . Ça ne m’a pas choqué à l’arrivée, devant les douanes, à l’aéroport JFK à New York ; et pourtant ça aurait dû mais peut être que j’étais déjà dans l’ambiance libérale américaine. C’est à l’issu du fatiguant vol retour que la situation m’a sauté aux yeux… De quoi s’agit-il ?

En septembre 2012 Air France a modifié la segmentation de son offre : une sorte de montée en gamme pour clients aisés notamment les femmes et hommes d’affaires. Le quotidien 20 minutes s’en était brièvement fait écho. Cela est bien évidemment son droit le plus strict et je ne vais pas venir reprocher à Air France de faire de la compétitivité-gamme c’est-à-dire ce que j’aurais aimé que Peugeot ou Renault fasse pour éviter leurs crises sociales actuelles.

20 minutes, signalait dans ce même article que : « Au sol, Air France s’active également. Les nouveaux services s’appellent Sky Priority pour les Premium Customers et Elite, Self Boarding, Dépose-bagages express et E-connect pour rester informé. »

Mais on n’en saura pas plus, dans 20 minutes, sur le contenu de service « prioritaire »… Il est d’ailleurs difficile de trouver sur le site d’Air France une description de ce service « Sky priority« , en tout cas pas en français. En anglais, cependant, on trouve une belle page web bien explicite avec notamment une vidéo fort sympathique où l’on voit un client traversant, très facilement,  toutes les étapes avant, pendant et après son embarquement puis la même chose après son débarquement.

 

Dans ce circuit privilégié, tout est fait pour que ça aille vite pour lui de bout en bout de son passage « entre les mains » de la compagnie aérienne. Un bon client ça mérite bien un bon accompagnement et on comprend bien qu’Air France, et ses alliés de Skyteam, veuillent « chouchouter » leurs clients les plus rentables.

Là où les choses deviennent plus délicates, c’est lorsqu’on note ceci :

Capture d’écran 2013-03-30 à 15.14.12

L’homme pressé que l’on voit dans la vidéo, partiellement inspirée du générique de Madmen, passe devant le guichet des douanes qu’on voit dans l’image ci-dessus extraite de la vidéo Sky Priority. Les douanes sont symbolisées par le bonhomme à képi et le tampon « valid » au-dessus de lui. Après les douanes, plus précisément pour la France « la Police aux frontières », on voit également le passage par le processus de sécurité (fouille, scan, etc.). Tout cela est présenté dans la vidéo sous le beau libellé : « Priority at immigration and security lines » qu’on peut traduire par « Priorité dans la file d’attente aux contrôles d’identité et de sécurité ».

AAA -- Falling ManAinsi donc notre ami pressé, ce Don Draper d’imitation, est privilégié non seulement dans la partie « privée » de son circuit aéroportuaire (bagage, taxi, enregistrement, embarquement, etc.) mais aussi dans les parties « publique » (police aux frontières) et « parapublique » (fouille et contrôle de sécurité désormais assurés par des entreprises privées). Rien ne vous surprend dans ce que je viens d’écrire ?! Si si, vous avez bien lu : un voyageur Sky Priority, parce qu’il est détenteur de billets Business ou autres catégories jugées rentables, passe par une ligne prioritaire pour accéder à la Police nationale, cette composante majeure de la République française.

C’est le ministère de l’intérieur lui-même qui rappelle sur son site l’esprit républicain qui règne dans cette institution :

« La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, inscrite dans le préambule de constitution française, a défini la philosophie de l’action policière. Son premier article affirme que « la sûreté fait partie des droits inaliénables et imprescriptibles de l’homme » et le douzième que « la garantie des droits de l’homme et du citoyen nécessite une force publique instituée pour l’avantage de tous et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée ». »

1836459015_1Concernant plus précisément la Police aux frontières, son rôle dans le contrôle des flux migratoires est défini ainsi sur le site du ministère :

« La direction centrale de la police aux frontières (DCPAF) veille au respect des règles relatives à la circulation transfrontière. Elle anime et coordonne au plan national, par l’intermédiaire de l’office central pour la répression de l’immigration irrégulière et de l’emploi d’étrangers sans titre, la lutte contre la délinquance en ces domaines. »

Alors oui, peut-être que les immigrés clandestins ne sont pas des voyageurs en business class. Il n’en reste pas moins que la PAF s’inscrit, comme le reste de la Police nationale, dans la logique de la Déclaration de 1789. Or le passager n’ayant pas la chance d’être tagué Sky priority est un homme et un citoyen comme un autre. Il n’existe aucune justification permettant à un service public, tel celui de la PAF, d’être semi-privatisé ce qui me semble être le cas lorsqu’on favorise des passagers sur d’autres avec comme seule explication le fait qu’ils ont payé plus cher un billet d’avion à une compagnie privée. La compagnie privée peut chouchouter autant qu’elle veut ses clients les plus rentables, il n’existe cependant nulle raison justifiant que ceux-ci soient aussi chouchoutés par des agents de la force publique.

Je ne suis pas juriste et je ne connais donc pas les tenants et aboutissants d’une telle procédure. Je suis un simple citoyen de cette République et ce que j’ai vu m’a surpris. J’imagine que Charles de Gaulle, dont cet aéroport porte le nom, aurait lui aussi été surpris qu’un Don Draper de seconde zone, fut-il client de première classe, passe outre les principes qui fondent cette République avec l’assentiment de cette dernière. En effet, j’imagine qu’Air France a mis en place ce système avec l’accord du ministère de l’intérieur. Que le pays de « la main invisible » laisse ses services de douanes favoriser les clients les plus aisés, cela ne m’offusque pas, les mécanismes miraculeux du marché y sont partout et puis c’est leur affaire pas la mienne. Mais que la République où « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » et où « les distinctions […] ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune » autorise une telle distinction entre clients rentables et clients moins rentables, ça me choque. On pourra considérer que je m’offusque vite, je répondrais que les petits ruisseaux font de grandes rivières : ce proverbe populaire est vérifiable dans le cas des économies et profits des entreprises privées, mais aussi dans le cas du respect (ou non) des principes républicains.

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  1. Autre inspiration : le générique de Catch me if you can… Attrape les riches si tu peux, ils ont de l’avance!

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France, Politique, Société

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