JulliardJacques Julliard dans Les gauches françaises (Flammarion, 2011, p.29 sq.) tente une définition, en trois dimensions, de ce qu’est la gauche :

« 1- La gauche est né de deux grandes idées, l’idée de progrès et l’idée de justice. La première est le produit de la raison judéo-chrétienne, qui s’est incarnée dans l’esprit scientifique auquel les Lumières du XVIIIe siècle et surtout l’Encyclopédie ont donné un nouvel élan, grâce à son prolongement pratique : la technique. La seconde idée est le fruit d’un sentiment que l’on peut dire éternel, dont le mouvement ouvrier naissant, victime d’une société profondément inégalitaire, a fait au XIXe siècle une exigence fondamentale : le sentiment de justice […].

2- Cette montée de la philosophie du progrès va de pair avec l’individualisme, celui qui s’affirme avec la Révolution française. La philosophie du progrès s’associe à l’épanouissement politique et moral de l’individu […]. La Déclaration [des droits de l’homme] postule qu’il existe un invariant commun, et que c’est dans cet invariant que réside la condition humaine, dont chacun a sa part et que tous ont en entier […].

3- […] L’individualisme a partie liée à la démocratie, considérée comme doctrine de la souveraineté du peuple. »

Julliard (pp. 192 sq.) établit un rapport de filiation entre la révolution de 1789 et la gauche française :

« S’il est vrai que l’attitude générale envers la Révolution française est la matrice rétrospective et symbolique de l’opposition gauche-droite, on comprend mieux alors la dissymétrie fondamentale entre les deux camps. Historiquement, ils ne ressemblent pas à deux moitiés d’orange, encore moins à l’hémisphère censé représenter à l’Assemblée nationale (le célèbre « camembert ») la palette des attitudes politiques. Il ne faut  imaginer la gauche et la droite se partageant un marché préexistant, à la manière d’entrepreneurs. En vérité, le oui de la gauche a précédé le non de la droite. C’est parce que la première  s’est déclarée l’héritière – mieux : s’est définie par l’héritage – que la seconde s’est à son tour définie par le refus de celui-ci. Et si l’on regarde la Révolution française comme l’acte fondateur de notre histoire contemporaine, alors la gauche doit être tenue pour la détentrice légitime de cet héritage. Ceux qui s’opposent à elle n’ont que la ressource du refus ; ils n’ont comme recours que l’Ancien Régime : on le voit bien avec la Restauration et la Charte de 1814. Et comme on ne saurait jusqu’au bout se réclamer du passé pour l’opposer au présent, la droite, dès le départ, est obligée de ruser avec ses origines. La gauche glorifie les siennes ; la droite les camoufle tant bien que mal. »

Mais il précise aussi la faiblesse que cette filiation, minimaliste, génère à gauche :

« A cause du rôle fédérateur joué par la Révolution, on peut adhérer à la gauche sur des bases minimales, à savoir l’acceptation de la philosophie des droits de l’homme. Du moins jusqu’en 1920. Jusqu’alors, les gauches n’avaient jamais contesté la présence en leur sein de quiconque se réclamait de cette philosophie, fût-il par ailleurs très conservateur. Après cette date, au contraire, les droits de l’homme cessent d’être le critère indiscuté. Les marxistes leur reprochent d’être mystificateurs et d’escamoter les différences de classe. L’avènement du critère de classe, à tout le moins l’adhésion formelle à ce critère, va rompre définitivement l’unité organique de la gauche : sa partie la plus modérée continue de se définir selon des principes politiques, tandis que la plus radicale se réclame de valeurs sociales. Mais dès la fin de la parenthèse communiste […] on en revient aux critères politiques. En somme, mis à part cette parenthèse, la gauche a toujours trouvé son identité et son unité autour d’un contenu idéologique minimal, celui qui es acceptable par sa frange la plus modérée. »

De manière tout à fait anecdotique (quoi que…) cette éclairage historique n’est pas sans rappeler le récent émoi généré par un ministre socialiste, qui, en toute fin d’une émission très réussie, évoquant le principe de « lutte des classes », a avoué « n’y avoir jamais cru« .

Julliard (p. 244) résume ainsi la position de la gauche durant la Restauration :

« Dans l’histoire de la gauche, la période de la Restauration occupe une place paradoxale. Après la phase révolutionnaire, c’est la revanche des forces conservatrices qui, avec quelques nuances et quelques intermittences, occupent le pouvoir ; mais c’est aussi l’avènement au coeur même des institutions de l’opposition droite-gauche, qui va dominer la suite. Une opposition qui demeure tout entière dans le cadre de la monarchie, selon la Charte. Entre la gauche parlementaire et le peuple, la liaison n’est pas établie.

[…] La Restauration n’a pas reconstruit l’Ancien Régime, […] elle a entériné le passage d’une société fondée sur les corps sociaux à une société fondée sur l’individu et sur l’individualisme. […] Pendant ces quinze années, la gauche […] est la grande bénéficiaire d’un nouvel équilibre, où la part de l’Ancien Régime ne cessera de se réduire, et où celle de la Révolution ne cessera de s’accroître. »

Julliard (pp. 261 et sq.) souligne l’apparition du paradigme social avec la révolution de Juillet 1830 :

« [Avec la révolution de Juillet] trois forces nouvelles apparurent, que l’histoire ultérieure a tendance à confondre, mais qui sont alors d’origine différente : les républicains, les socialistes, la classe ouvrière. Elles constituent un en dehors de la vie politique parlementaire telle qu’on l’a connue sous la Restauration, mais elles tendent à devenir l’essentiel […].
[….] La monarchie de Juillet coïncide avec un durcissement des rapports politiques et sociaux par rapport à la période précédente. En termes marxistes, on dira que la lutte des classes est en train de s’aiguiser. En voici trois symptômes :

  • L’apparition au grand jour des républicains : […] Est républicain à l’époque celui qui donne la priorité au remplacement de la monarchie orléaniste par la république, et fut-il féru de justice sociale, pense que le changement des institutions est un préalable […].
  • Un grand tournant intellectuel : le socialisme “utopique” : […] Le résultat net de la Révolution [de 1789] est individualiste et libéral. […] Entre 1827 et 1834, la gauche se convertit à des valeurs collectives. […] La cité idéale change de nature.
  • L’apparition de la question sociale : […] Il n’y aurait pas eu de révolution de 1830, tout au plus une crise politique aigüe, sans l’intervention des ouvriers parisiens. Ce sont eux, sous la direction des républicains, qui ont élevé des barricades et payé le plus lourd tribut. […] Le passage du primat du politique au primat du social ; la critique de l’individualisme par la gauche qui en fut longtemps la championne ; la mise en avant de nouvelles valeurs sociales […] [constituent] un changement radical de paradigme qui trouvera son expression au cours des IIe et IIIe Républiques. »

Voilà en quelques citations extraites de la magistrale somme sur la gauche de J. Julliard de quoi alimenter la réflexion sur ce qu’est la gauche aujourd’hui, ce qu’elle doit être demain, en se basant sur ce qui a fait son essence au moment de sa naissance entre 1789 et la monarchie de Juillet.

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