Je suis français depuis plus de quinze ans et j’habite en France depuis 22 ans, un mois et 12 jours. Je n’ai jamais, jamais, ressenti le moindre soupçon de différentialisme à mon encontre et a fortiori pas de racisme. Je ne doute pas de l’existence d’un différentialisme qui se traduit parfois (et dans tous les cas trop souvent) en racisme. Je souligne simplement que moi, à titre personnel, ne l’ai jamais ressenti de manière explicite. Je ne l’ai jamais ressenti… jusqu’à ce matin !

Matinée ensoleillée sur Nantes en ce début de week-end, mais il est encore trop tôt pour sortir avec les enfants. Le téléphone fixe sonne comme quasiment jamais : on utilise peu le téléphone fixe chez les Asseh, en tout cas rarement le samedi à 9h30. Je réponds, non pas que chez les Asseh ce soit l’homme qui réponde au téléphone : c’est juste que la maman était en haut avec la petite dernière.

Placement « sauce blanche »

A l’autre bout du fil (façon de parler, car il y a bien longtemps que j’ai coupé le fil de mon combiné téléphonique) : « Monsiuer Asseh ? » et la voix féminine de prononcer ce « h » final sous forme de « ح » (« consonne fricative pharyngale sourde », ça en jette hein, cliquer ici pour voir comment elle se prononce). Prononciation erronée évidemment puisque ce « h » à la fin de mon nom, en arabe se prononce « ع » (cliquer ici pour voir comment ça se prononcer). Donc, bon, la dame du télémarketing (vous savez, les seules qui appellent un samedi à 9h30) est arabe, elle sait prononcé le « ح« ,  mais elle a trouvé mon nom dans un listing français vu qu’elle s’est trompé de lettre ( « ح »  au lieu de « ع« ).

Je lui confirme que je suis bien monsieur Asseh en insistant bien sur la prononciation française du bazar : « Assé » (ou « Assè » c’est selon, coquetterie). J’embraye sur un « bonjour » très urbain auquel elle rétorque par un déstabilisant « Assalamoualeykoum » (« السلام عليكم »). Je reprends mon « bonjour » initial un peu moins urbain ce coup-ci, mais « bonjour » quand même avec, un accent franco-français instinctivement encore plus appuyé.

La dame se présente : « Jihène de Swisslife » et là c’est elle qui appuie sur son accent maghrébin, probablement marocain avec cette caractéristique de l’Afrique du nord qui prononce le aleph arabe presque comme un È français contrairement aux orientaux qui le positionne entre le A et le É. D’ailleurs, elle prononce aussi bien son « h » aspiré (« ه« ) là aussi pour signifier son origine linguistique (peut être même plus).

imageElle m’indique ensuite qu’elle a un placement « halal » (« حلال », toujours le « ح » évoqué ci-dessus) à me présenter ! Nous y voilà donc, tout ce gloubiboulga linguistique pour en arriver là : je porte un nom à consonance arabe (même carrément arabe en fait, mais bon, passons) alors j’apparais dans le listing des prospects de Swisslife pour un produit financier respectant les règles de la finance islamique. Les génies du marketing de la société suisse ont simplifié le script de leur télémarketeurs en expliquant que c’est de la finance « halal » alors que la terminologie  technique parle plutôt de « finance islamique » mais halal a dû être jugé plus attractif. Mais bon, quand même le qualificatif « halal », moi ça me fait tout de suite pensé à « sauce blanche » et ça m’ouvre l’appétit, mais pas à 9h30 du matin ! J’ai donc répondu à la dame que ça ne m’intéressait pas et que je lui souhaitais une bonne journée puis j’ai raccroché avant d’écouter ce qu’elle avait à me raconter (la pauvre dame, si elle me lit, je suis désolé d’avoir raccroché aussi vite).

Kotler, Dubois & Mohamed

Tout cela pour dire que le marketing ethnique m’a touché : non que je sois opposé à l’éthique dans la finance*, mais cette affaire m’a touché, dans tous les sens du terme…

Il m’a d’abord touché dans le sens où, du fait de mon nom, on m’a contacté pour me vendre une salade qui est censée m’intéresser. La segmentation du marché atteint ici un de ces sommets : Kotler et Dubois en seraient ravis. Les marketeurs suisses ont bossé dur : ils ont segmenté, ils ont acheté des listes, ils ont trouvé mon nom, ils m’ont appelé, ils ont exécuté un script de cold call, je les envoyé chier, ils ont échoué. Tiens… dans ta gueule Kotler, dans ta gueule La Vie Suisse et… désolé Jihane, je sais que ce n’est pas de ta faute !

Le marketing ethnique m’a touché aussi parce que j’hésitais entre rire, pleurer ou encore balancer mon téléphone contre le mur pour qu’il se casse en mille morceaux téléchargeant  ainsi ma colère contre le mur blanc de mon salon. Raison de cette colère : être, pour la première fois, traiter distinctement du fait de mon nom. Ce putain de nom que j’ai choisi, consciemment, de garder un jour de 1993 lorsqu’en remplissant les formulaires de demande de nationalité, j’aurais pu le transformer en un très aristo Assay ou encore un plutôt sobre Assé au lieu de maintenir le « h » final pour que mes enfants et les leurs après eux gardent trace de cette source orientale qui s’est fondue, volontairement, dans la République et toutes les valeurs, qu’elles soient métaphysiques ou plus sporadiquement comportementales, que la France porte notamment depuis 1789.

#DTC

Mais le plus drôle dans cette histoire c’est que le marketing ethnique suisse (mais ça aurait été pareil avec un autre d’une autre nationalité) a merdé. Oui, il s’est gouré grave. Ce n’est pas parce que je porte un nom arabe (mon prénom veut dire « souriant » et mon nom de famille veut dire « garde de nuit ») que je suis musulman et même si je l’étais ça ne signifie pas que je sois intéressé par leur placement respectant l’éthique musulmane !  Mais imagine-toi, Swisslife, imagine-toi qu’il existe des arabes non musulmans comme moi. Imagine-toi qu’il existe aussi des arabes nés dans des familles musulmanes, mais qui ne le sont pas eux-mêmes. Imagine toi aussi qu’il existe des musulmans qui ne s’intéressent pas à tes placements fussent-ils « sauces blanches ». Imagine-toi enfin, ô mon Dieu, qu’il existe des musulmans dont les noms civils échapperont complètement à ton logiciel de « tri ».

Swisslife, tu as voulu appliquer la méthode « Libé » mais malheureusement pour toi ça ne marche pas comme tu peux le voir. Et non seulement, ça ne marche pas, mais en plus, c’est très borderline comme technique, car, comme le soulignait Benjamin Sire dans le cas de Libération : « cela s’appelle du « racialisme », du comptage racial, de la discrimination… » Et la discrimination, fut-elle pour me faire gagner de l’argent, eh bien cela ne me plait pas, cela me donne même envie de… puke !

* : …et la finance islamique peut être considérée comme une finance éthique

Article parue dans une version légèrement modifiée dans Rue89

Entretien paru dans Ouest France du 4 décembre 2012

Article partiellement repris dans la Revue de presse de Bruno Duvic sur France Inter le lundi 3 décembre 2102 (minute 5:14)

 

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