Un article du Monde de cette semaine m’a particulièrement marqué, car on y apprend que le Président de la République se serait converti à une politique de l’offre. L’auteur va même jusqu’à comparer la conférence de presse du Président, et son soi-disant « discours de l’offre », à un tournant qui serait similaire à celui de la gauche au pouvoir en 1983.

Le journaliste se trompe sur deux aspects à mon avis. D’abord, sur la forme : c’est bien mignon de vouloir établir un rapport entre novembre 2012 et mars 1983, mais pour faire un virage, encore faut-il avoir eu le temps de prendre un chemin précis pour le quitter ! La relance entre mai 1981 et mars 1983 a duré 20 mois. Or dans le cas présent, entre mai 2012 et novembre 2012 – soit 6 mois, il y eut des préparatifs, des études, des projections qui ont conduit à la politique économique formalisée dans « le Pacte national pour la croissance, la compétitivité et l’emploi ». S’il devait y avoir tournant, il concernerait peut être le Parti socialiste en général (et pas vraiment le gouvernement) dans la mesure où on voit une gauche qui ne se positionne pas, par idéologie, en opposition au monde de l’entreprise. Mais ce tournant, n’a pas attendu novembre 2012. Il avait déjà été clairement pris le 16 octobre 2011, au soir du deuxième tour de la primaire citoyenne, puisque le candidat Hollande avait mis en avant sa volonté de « relancer la production » (cf ses 4 premiers « engagements »). Voilà pour la forme…

En ce qui concerne le fond, voici comment Samuelson et Nordhaus résument les politiques économiques de l’offre (« supply-side economics ») dans leur manuel Economics (McGrawHill, 1992) :

  • une approche non-keynesienne de la politique fiscale et de la régulation de l’économie ainsi qu’une réduction de l’importance de la demande
  • une emphase sur les stimulations économiques avec une attention particulière sur l’impact de la politique fiscale sur les revenus après impôt du travail et du capital
  • la promotion des réductions massives d’impôts allant jusqu’à considérer que cette réduction se rattrapera automatiquement par l’augmentation des revenus qui en découlent (Laffer)

Or le candidat Hollande avait bien précisé (c’était le marqueur de sa campagne, dès avant la chute de Strauss-Kahn) qu’il mènerait une réforme fiscale conduisant à plus de justice, sous-entendu plus d’imposition pour les hauts revenus en vue de plus de redistribution pour les bas revenus . Cette justice fiscale a fait l’objet de 4 engagements sur les 60 de son programme sous le titre explicite « Je veux engager une grande réforme fiscale ». Cette réforme a eu comme prémisse, certes temporaire, la création de la tranche marginale à 75% entre autres mesures qui visaient à augmenter les impôts des plus riches appelés ainsi à contribuer, plus que les autres citoyens, au redressement des comptes publics dont la dégradation peut leur être attribuée indirectement et partiellement (« bouclier fiscal »). Certains des plus fortunés de France se sont même mis à s’enfuir, la presse de droite annonçait déjà la ruine du pays en raison de la fuite des capitaux, etc.

Alors comment un gouvernement menant une telle politique fiscale peut-il être accusé de mener une politique de l’offre ?

Comment peut-il augmenter les impôts sur les ménages les plus aisés et en même temps appliquer une politique de l’offre ? On me rappellera les 20 milliards de crédit d’impôt annoncés dans le cadre du Pacte de compétitivité. Il s’agit certes d’une diminution nette de l’impôt, mais elle ne concerne pas les ménages aisés, elle concerne les entreprises, c’est-à-dire les unités économiques qui créent la richesse de l’économie nationale. De plus ce crédit d’impôt est indexé sur la masse salariale des entreprises ce qui abouti à un début de donnant donnant : supprimez des emplois et vous aurez moins de crédit d’impôt… Ce raisonnement ne me semble pas être exactement dans la philosophie des politiques de l’offre de l’ère Thatcher – Reagan comme certains veulent le croire… et nous le faire croire !

En parallèle à cela, certaines des mesures en cours d’élaboration cherchent à agir sur le pouvoir d’achat ou plutôt les dépenses contraintes (merci pour ce distinguo à celui qui se reconnaîtra s’il lit ce billet). Je pense notamment à la loi sur l’encadrement des loyers. Ce sont donc des mesures qui agissent sur la demande (rappelons au passage que la demande c’est à la fois la consommation des ménages et l’investissement des entreprises).

François Hollande et Jean-Marc Ayrault n’ont jamais été dans la posture idéologique en paroles et dans une mise en œuvre  qui s’y opposerait en pratique. Ils mènent donc une politique à effet double permettant de conforter les entreprises qui en ont besoin tout en appliquant des mesures favorables aux ménages.

Pour savoir si le gouvernement applique une politique de l’offre ou une politique de la demande ou encore une synthèse équilibrée des deux (hypothèse la plus probable à mon avis), il faut être capable d’attendre encore quelques semaines / mois pour connaître les grandes lignes de la future réforme fiscale. Donc, un seul conseil : patience chers commentateurs…

Joindre la conversation 1 commentaire

  1. […] sur cette question de la fiscalité des hauts revenus, pierre d’angle de toute politique de l’offre depuis Laffer, Reagan et […]

    Réponse

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