Vendredi dernier, en fin de matinée, une explosion retentit au coeur d’Achrafieh, l’un des trois principaux quartiers de la capitale libanaise. Quelques heures après la déflagration les agences de presse divulguent l’identité de la cible de l’attentat : il s’agit de Wissam El Hassan, directeur du service de renseignement de Police libanaise (l’équivalent de la DCRI chez nous).

El Hassan a été en charge de la sécurité de l’ancien premier ministre libanais Rafic Hariri tué dans un attentat en 2005. Il fut ensuite nommé, par le successeur de Hariri, à la tête de ce service de renseignement récemment développé et ayant sur son tableau de chasse de nombreuses arrestations d’islamistes radicaux et surtout d’agents israéliens en grand nombre. El Hassan et son agence de renseignement sont également connus pour avoir enquêter sur l’assassinat de Rafic Hariri avec une forte présomption d’avoir fabriqué un faux témoin impliquant dans l’attentat de 2005 les responsables des services de sécurité de l’ère syrienne (1990-2005) emprisonnés de ce fait durant 4 ans. Plus récemment, El Hassan avait réussi à un très « gros coup » en arrêtant (avec force enregistrements) Michel Samaha, ancien ministre libanais proche de la famille Assad accusé, apparemment à raison, d’avoir organisé des projets d’attentats au Liban Nord sur ordre de Damas.

Beyrouth nid d’espions

Dans un pays où chaque citoyen est potentiellement un agent de l’ennemi, quel que soit cet ennemi, il est évidemment que les succès d’El Hassan sur certains fronts ainsi que ses relations avec ses homologues étrangers, y compris Syriens et Américains, sèment le trouble sur son rôle durant la dernière décennie.

Evidemment, avec des états de service de cette « qualité », les regards se sont vite tournés vers Damas lorsque l’identité de la cible de l’attentat de vendredi fut connue.

A ce stade, il n’y a aucune chance de réussir à identifier un début d’indice concret permettant d’impliquer un service gouvernemental ou un groupe militant plutôt qu’un autre. Les assassinats, qui sont une sordide tradition au Liban, ne sont élucidés que dans de très rares cas.

La seule option qu’ont les nombreux commentateurs est l’analyse politique à base de : « à qui profite le crime ? »

Les médias libanais pro-occidentaux, très vite suivis par les médias occidentaux eux-mêmes (ici dans Les Matins de France Culture par exemple), ont pointé du doigt le régime de Damas. En effet, ce dernier est habitué de ce type de pratique d’élimination physique de ces opposants. Peu ont cependant exploré deux autres pistes qui ne manquent néanmoins pas d’intérêt…

La Syrie en tête d’affiche

En l’absence d’indices factuels, on ne peut que se rabattre sur l’analyse politique en cherchant l’intérêt que trouverait tel ou tel autre acteur de la scène du crime. La Syrie d’Assad voit certainement en El Hassan (et derrière lui en Hariri Jr et sa mouvance proséoudienne) le premier poumon qui permet à l’Armée syrienne dite « libre » (ASL) de respirer (le second poumon étant la Turquie). Eliminer El Hassan est une façon de se venger de l’assassinat de ses principaux dirigeants militaires en juillet dernier. C’est aussi une façon de déstabiliser la mouvance proséoudienne libanaise et de désorganiser en partie l’ASL. Et si tout cela ne suffisait pas, on peut aussi  voir un dernier intérêt qu’aurait la Syrie à éliminer un leader « militaire » sunnite : quel meilleur raison trouverait les extrémistes sunnites pour s’attaquer au Hezbollah chiite et allumer ainsi l’étincelle qui peut déclencher une guerre confessionnelle sur le territoire libanais. Face à tous ces éléments « à charge », on ne doit cependant pas oublier que le régime de Damas est actuellement dans une situation telle qu’il serait difficilement crédible de le voir organiser une opération aussi complexe que celle qui a conduit à l’assassinat de El Hassan. La dernière fois qu’on a entendu parler de leur capacité à effectuer des opérations sécuritaire au Liban c’était par le biais d’une opération dont l’amateurisme frôle le ridicule, impliquant un ancien ministre, ami personnel des Assad, interlocuteurs privilégiés de Paris. Autant dire des moyens dignes d’apprentis terroristes plutôt que de services efficaces comme ceux qui ont réussi l’assassinat d’El Hassan.

L’Orient compliqué

Mais la Syrie n’est pas la seule à trouver quelques avantages à la déstabilisation du Liban…

Al Qaëda (ou plus généralement la mouvance salafiste militarisée) souhaite faire du Liban son nouveau terreau à la fois parce qu’elle tente de s’y implanter depuis plusieurs années sans succès définitifs, mais aussi parce que c’est une bonne façon de s’attaquer au régime de Damas et au Hezbollah chiite. On a longtemps soupçonné El Hassan  d’accointance avec cette mouvance, mais on sait aussi qu’il a réussi, durant sa carrière fulgurante, quelques opérations d’arrestations de leaders salafistes. En tout état de cause, attaquer un symbole sunnite proséoudien, c’est un bénéfice net pour Al Qaëda qui, malgré tout, rejette la politique actuelle du Royaume saoudien et qui souhaite qu’une étincelle déclenche une guerre contre le Hezbollah.

Notons enfin l’intérêt que peut trouver Israël dans une déstabilisation confessionnelle du Liban : un Hezbollah en guerre ouverte ou implicite contre des milices sunnites est la meilleure façon de compléter la destruction de l’image du mouvement chiite dans le monde arabe. C’est aussi la meilleure façon de l’occuper à l’intérieur du Liban l’empêchant ainsi de se concentrer sur son affrontement permanent avec Israël.

Une guerre des drapeaux digne de Morano

On voit ainsi assez rapidement avec quelques hypothèses rapides que la Syrie n’est pas la seule à trouver un intérêt dans l’assassinat d’El Hassan. En tout état de cause on pourra seulement constater que, lors des funérailles d’El Hassan, les drapeaux syriens (ceux de l’opposition cette fois-ci) furent de retour au coeur de Beyrouth…

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