Le Liban n’a plus de président depuis plus deux ans et demi. C’est une étrange république où, dans les faits, les citoyens sont d’abord membres d’une communauté confessionnelle avant d’être membres de la République.

Ce système communautariste assigne les trois présidences — président de la République, président du conseil des ministres et président du Parlement — respectivement aux chrétiens maronites, aux musulmans sunnites et aux musulmans chiites. Depuis 1990 et la fin de la guerre civile, ce système communautariste tendait à donner la présidence du conseil des ministres et celle du parlement aux personnalités les plus représentatives — d’après un mode de scrutin lui aussi communautariste. La présidence de la République a en revanche systématiquement été donnée soit à un président faible soit au commandant en chef des armées.

Entre communautarisme local et hégémonies étrangères

Sous l’occupation syrienne (1990-2005), le choix du président de la République était fait par la Syrie et les deux autres puissances impliquées dans le pays : l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis. Depuis le retrait de l’armée syrienne, la présidence de la République est soit vide soit aux mains d’un personnage sans nulle représentativité.
Ces derniers mois et semaines, et encore plus ces derniers jours, il s’est avéré que les puissances impliquées habituellement — Syrie, Arabie Saoudite et Etats-Unis — ont pris un peu de recul pour des raisons difficiles à cerner précisément à ce stade. Pour la première fois depuis la fondation de la République libanaise, la main des principaux partis libanais — naturellement eux aussi communautaristes — a ainsi été libérée pour s’entendre sur le nom du nouveau président de la République.
L’état des forces en présence peut se résumer comme suit — et désolé d’user de leur langage communautariste mais c’est ainsi que ce pays est malheureusement construit. Les sunnites sont représentés très majoritairement par Saad Hariri — qui a succédé à son père suite à l’assassinat de ce dernier et comme son père il a été président du conseil des ministre et contrôle le bloc parlementaire le plus nombreux. Les chiites sont représentés par un binôme Hezbollah / mouvement Amal, le président de ce dernier mouvement — Nabih Berri — étant président du parlement depuis 1992. Les chrétiens sont divisés, mais celui qui est systématiquement sorti largement en tête des urnes depuis 2006 est Michel Aoun et son Courant Patriotique Libre. Cette mouvance est issue de la lutte contre l’occupation syrienne et contre le système milicien communautariste commencée en 1988. Il est allié depuis 2006 au Hezbollah.

Jeu des trônes

Aoun a laissé passer son tour en 2008 lorsque le précédent président avait été choisi par consensus (Michel Sleiman, précédemment commandant en chef de l’armée). A la fin du mandat de ce dernier (il y a deux ans et demi donc) Aoun a prévenu qu’en tant que président du groupe parlementaire le plus nombreux et le plus représentatif des chrétiens, il n’y avait pas de raison qu’il ne soit pas le prochain président de la République dans la mesure où les deux autres communautés confessionnelles avaient vu leurs représentants les plus puissants électoralement devenir respectivement président du conseil des ministres et président du parlement. Le Hezbollah soutenait Aoun dans son raisonnement et dans sa candidature. En revanche, Hariri refusait l’accession au pouvoir “suprême” d’Aoun et réclamait un président de consensus que ni Aoun ni le Hezbollah n’acceptaient. Hariri dans son bras de fer avec le binôme Aoun / Hezbollah a d’abord tenté la force : il a soutenu la candidature de Samir Gagea, le pire ennemi du Hezbollah et un ennemi historique d’Aoun. La force ne fonctionnant pas, à l’automne dernier, Hariri a tenté la ruse en soutenant un allié d’Aoun et du Hezbollah : Sleiman Frangié, ennemi historique de Geagea. Il a alors commis une erreur stratégique majeure parce que Gagea s’est alors retourné contre lui et a soutenu Aoun. A partir de là, Hariri était coincé : les deux leaders les plus représentatifs des chrétiens établissant une alliance, il ne pouvait que finir par admettre la candidature d’Aoun ou laisser le pays coincé dans le vide institutionnel.
Or en parallèle à ce bras de fer, Hariri — riche homme d’affaire — s’est retrouvé dans une mauvaise posture économique. Sa principale entreprise étant au bord de la faillite. Son capital financier ne soutenant plus son capital politique, il risquait de perdre l’un et l’autre. Il est donc dans une situation où il a besoin d’être à nouveau président du conseil des ministres s’il ne veut pas perdre son leadership auprès des sunnites. C’est probablement là l’explication de son choix, cet après-midi même, de soutenir la candidature d’Aoun.

Aoun reviendra-t-il à ses fondamentaux ?

Aoun, que l’on a souvent considéré comme étant trop militaire pour être fin politique, a su au final faire de la politique — tirant profit de solides alliances et d’un bon timing pour avancer ses meilleures atouts. Et encore une fois, le champ militaire et le champ politique montrent malgré tout quelques similitudes. Si l’annonce haririenne de ce jour se confirme, il se peut bien que la République libanaise ait pour la première fois depuis le président Chehab (1958-1964), un président dont la légitimité et la puissance d’action sont tirées d’un vrai bloc parlementaire et pas du soutien de puissances étrangères.
Reste à savoir si Aoun — qui a été forcé par le contexte libanais à jouer sur la corde communautariste — aura le temps et le pouvoir de sortir la République libanaise de son communautarisme mortifère pour l’emmener vers un réel état de droit et de citoyenneté. C’était sa vision initiale, mais je crains que le temps et le contexte local ne lui permettent guère de revenir à ses fondamentaux.

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