Juste un rappel pour les amateurs d’affaires syriennes : les alaouites ne sont pas vraiment chiites du moins pas des chiites comme les autres ! Il est donc erroné de lire la crise actuelle que traverse le Proche Orient, Syrie en tête, au travers du seul prisme confessionnel où l’on oppose sunnites et chiites.

Les nusayryin, première dénomination de la communauté connue aujourd’hui sous le nom d’alaouites, sont une scission des chiites datant de l’époque du onzième imam. Leur théologie intègre des thèmes néoplatoniciens, iraniens ou encore chrétiens dans un cadre plus classiquement musulman chiite.

Quand Sadate choisit le camp de David

C’est seulement au milieu des années 70 que les chiites ont reconnu les alaouites comme composante du chiisme. Patrick Seale dans son classique Struggle for the middle east rappelle (p. 572 et sq. de l’édition arabe [1]) rappelle le contexte dans lequel cette reconnaissance s’est concrétisée. Le Moyen-Orient de la fin des années 70 c’est à la fois Camp David (1978) et la Révolution iranienne (1979), mais aussi l’entrée de l’armée syrienne (1976) dans la guerre libanaise opposant la gauche libanaise et les Palestiniens à la droite libanaise.

En 1976, Moussa Al Sadr, leader des chiites libanais n’engagea pas les siens dans l’union de la gauche libanaise et des Palestiniens contre laquelle Assad intervenait pour limiter la puissance de Kamal Joumblatt et Yasser Arafat en passe de vaincre dans la bataille qui l’opposait alors à la droite libanaise. Sadr et Assad avaient tous deux intérêt à ce qu’un statu quo règne au Liban évitant qu’un homme fort (Joumblatt ou Arafat) s’impose.

C’est le même Moussa Al Sadr qui émettait une fatwa en 1973 déclarant les alaouites comme composantes licites du chiisme et par conséquent de l’Islam car à cette époque on anathématisait moins au Moyen-Orient ! Cette fatwa a permis à Assad de contrecarrer ses opposants sunnites syriens qui de l’intérieur reprochaient sa confession au général syrien alaouite installé depuis peu (1971) à la tête de l’une des principales puissances arabes à population à majorité sunnite.

Quand la Savak laisse place à la Savama

Ainsi, en 1973, c’est un religieux chiite libanais, réputé (à tort semble-t-il) proche du Chah d’Iran, qui « régularisait », du point de vue de l’islam, la situation des alaouites et du régime de Damas. On est donc loin à cette époque de la théorie qui s’est imposée ces dernières années, d’un « arc chiite » alliant Téhéran, Damas, la banlieue sud de Beyrouth (fief du Hezbollah [2]) et dans une moindre mesure Bagdad.

Il est clair donc que les bonnes relations entre Libanais chiites et Syriens alaouites sont bonnes dès avant la révolution iranienne. Ces bons rapports iront en s’améliorant puisque durant la guerre libanaise de 1975-1990, la principale faction libanaise pro-syrienne fut le parti Amal, créé par Moussa Al Sadr et développé par Nabih Berri, actuel président du parlement Libanais. La Syrie a trouvé en cette mouvance libanaise un allié fidèle dans le rapport des forces qui prédomine sur la scène libanaise troublée des années 80.

La chute du Chah Reza Pahlavi, allié des Etats-Unis et d’Israël, ouvre de nouvelles perspectives stratégiques à Damas qui allait sous peu perdre, face à Israël, l’essentiel de sa force aérienne au-dessus de la plaine de la Bekaa (1983). Ayant perdu Sadate passé au camp de David, Assad a dû se réjouir de la chute de la Savak et de l’ascension de l’Ayatollah Ruhollah Khomeini. Cette joie a dû s’accentuer lorsque le nouveau Téhéran s’attaqua à l’ennemi intime, Saddam Hussein, patron du parti Baath irakien, scission du parti Baath syrien que dirige Assad.

Rapports à Dieu ou rapports de forces

Schéma 2Dans les relations internationales, peu de place est laissée à la foi religieuse : on y croise des jeux d’intérêts et des rapports de forces plus souvent que des doctrines théologiques ou des pratiques mystiques.

Aujourd’hui tout le monde veut tout expliquer au Moyen-Orient par l’affrontement entre sunnites chiites. Cette fitna explique une facette, mais pas l’essentiel. Les alaouites ont vécu près de 1000 ans sans être reconnus comme chiites ni même comme musulmans. Il a fallu attendre 1973 pour qu’un leader religieux libanais chiite reconnaisse, par fatwa, les alaouites comme chiites et donc comme musulmans . Et encore, il l’a fait par intérêt politique des deux partis : il en avait besoin autant que Damas dont il devenait l’allié politique.

Il me semble donc que lorsque Téhéran, Damas et la banlieue sud de Beyrouth parlent du « front de la résistance » à Israël, ce n’est pas que de la rhétorique, c’est aussi le résultat d’une stratégie qui leur permet (permettait en ce qui concerne la Syrie jusqu’à nouvel ordre) de mobiliser en interne et surtout de peser sur la scène régionale. L’Iran a progressivement repris à partir de 1979, la place, de poids, que l’Egypte a cédé en 1978 dans la confrontation avec Israël. Or cette région, vu par les Arabes, a deux mythes [3] fondateurs :

  • La lutte contre l’impérialisme (celui qui a administré la région durant 500 ans de règne ottoman puis durant quelques décennies de mandats et autre protectorat) dans l’espoir d’un retour à l’âge d’or de la puissance musulmane perdue
  • La lutte contre Israël, perçue comme un bras armé de l’impérialisme évoqué ci-devant, et donc la libération de la Palestine dans l’optique d’un retour du peuple palestinien sur son territoire national

Parti de Dieu et « front nord »

Téhéran avec son pétrole et sa démographie peut espérer tenir un rôle de premier plan dans la région sans être en continu confrontation avec Israël, mais la Syrie sans tension continue avec Israël (malgré son pétrole et en raison de son multiconfessionalisme) perdrait toute son « aura » régionale construite durant de longues années par Hafez el Assad. L’alliance des deux est donc logique et apporte un avantage aux deux pays : peser, chacun à sa façon, sur la scène diplomatique régionale.

En ce qui concerne le Hezbollah, le récit que raconte Israël (et avec elle désormais les milices et partis et régimes sunnites) est celui d’une milice terroriste à l’ordre de Téhéran taquinant Tsahal sur son « front nord ». Le récit que raconte le Hezbollah lui-même est celui d’un mouvement de résistance luttant contre l’influence israélienne dans la région. Que l’on accepte l’un ou l’autre de ces « histoires », on est obligé de constater que les Libanais chiites n’ont commencé à peser sur la scène libanaise, puis régionale, qu’une fois organisés face à Israël, d’abord avec Moussa al Sadr et ensuite avec le Hezbollah et sa puissance militaire et médiatique. D’ailleurs, si on se met à la place des Libanais chiites, on imagine qu’il est plus confortable d’être l’allié direct des Iraniens plutôt que d’être obligé de passer par l’intermédiaire des Syriens pour accéder à l’appui iranien : Téhéran est très éloigné de Beyrouth géographiquement et culturellement et cette distance garantit une certaine autonomie que le Hezbollah a toujours eue là où les alliés Libanais de Damas ne peuvent qu’obéir au doigt et à l’œil ! Evidemment, dans l’autre sens, Damas et surtout Téhéran en raison de son éloignement, ont eu grâce au parti de Dieu [4] une prise directe sur le front israélien et donc sur la table de négociation éventuelle quelque soit le sujet (relation avec Israël, nucléaire, réformes politiques, etc.).

La guerre actuelle en Syrie, et peut être demain au Liban, c’est aussi une belle occasion pour Israël de voir réorienter les capacités militaires de ses ennemis (typiquement plus de Hezbollah en Syrie c’est moins de Hezbollah sur le « front nord » du point de vue des Israéliens).

Si la mobilisation des troupes se fait sur la base des dissensions communautaires sunnites versus chiites, on voit bien que les enjeux de la tempête que traverse actuellement le Moyen-Orient ne sont pas communautaires ou religieux, mais bel est bien géopolitiques.

Il n’en reste pas moins que cette lutte des sunnites contre les chiites, et inversement, est réelle, même s’il ne faut pas la surévaluer. Malheureusement, il s’agit pour les régimes conservateurs locaux (Damas, Riyad, Doha, etc.) d’une superbe occasion de diluer les potentialités des sociétés moyen-orientales qui auraient pu bénéficier d’un libéralisme politique et économique. Or avec la guerre de plus en plus ouverte entre factions musulmanes, chaque régime conservateur prend pour prétexte ce nouvel ennemi pour justifier l’absence de réformes. Et au final ce sont les plus faibles de ces sociétés qui paient le prix fort : les femmes, les minorités et les couches les plus modestes.

 

[1] : oui, je sais, je me la joue un peu avec cette référence en langue locale

[2] : parti libanais chiite soutenu par la République Islamique d’Iran

[3] : l’usage du mot mythe ne préjuge en rien de l’historicité des faits d’autant plus que les représentations que les gens se construisent sont aussi importantes que les faits eux-mêmes

[4] : traduction littérale du mot Hezbollah

Joindre la conversation 1 commentaire

  1. […] déjà évoqué ici le contexte régional suite à la guerre en Syrie : je soulignais l’importance de ne pas se […]

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