La République libanaise change de mode de scrutin à chaque échéance électorale. La dernière loi électorale en date, utilisée en 2009, était inspirée de celle de 1960. Elle s’appuyait sur un scrutin majoritaire de liste dans des circonscriptions dont la composition était faite sur mesure et souvent de manière totalement aberrante : selon la circonscription un député a pu être élu par 100 000 électeurs ou par 10 000 ! L’année 2013 est en principe une année électorale, mais la loi qui régira cet échéance n’est pas encore établie et un projet de loi actuellement à l’étude au parlement, sème le trouble.

Le Liban n’est pas comparable aux États-nations tels que nous les connaissons en Europe. D’ailleurs, aucun des états du Moyen-Orient ne rentre dans ce cadre familier à un Européen. Les populations du Moyen-Orient gardent encore une trace forte de la période ottomane : durant les 5 siècles de domination turque, les communautés composant le puzzle confessionnel qu’est le Moyen-Orient étaient soumises, et d’une certaine façon protégées, par le régime des millet mis en place par l’Empire ottoman. Le mot turc millet vient de l’arabe millat qui peut être traduit par « communauté ». Ces communautés étaient confessionnelles : le patriarche des maronites représentait les siens, de même pour celui des orthodoxes, etc.

Nul sentiment d’appartenance nationale

Durant le XXè siècle, les états arabes dont les régimes étaient forts, voir autoritaires, ont réussi à créer un début de sentiment d’appartenance nationale. La Syrie en était un bel exemple, mais ce cas précis a montré durant ces derniers mois les limites de cette appartenance qui s’affaiblit, voir disparaît, dès que son ciment s’étiole.

A contrario, les états faibles n’ont jamais réussi à créer ce sentiment d’appartenance nationale. C’est exactement le cas du Liban dont la caractéristique d’état tampon, comme le définit Georges Corm, a fait adopté à sa caste dominante (la bourgeoisie chrétienne maronite entre 1944 et 1990, puis la même en sa variante sunnite depuis 1990) l’étonnante doctrine d’un « Liban fort grâce à sa faiblesse ». Ainsi, l’Etat libanais a toujours mis un point d’honneur à rester faible sur tous les plans : l’armée libanaise reste faiblement dotée quelque soit le pouvoir en place, aucune politique économique interventionniste n’a jamais vu le jour (à l’exception de quelques très brèves parenthèses dont la dernière date de 1996-1998), etc. Dans un tel contexte, aucun sentiment d’appartenance nationale n’a pu être développé si tant est que qui que ce soit ait voulu en développer un.

C’est ainsi qu’on se retrouve au début des années 1970 dans une société libanaise fragmentée où chaque confession (il y en avait 18) a ses propres règles d’état civil par exemple. Ainsi les mariages mixtes, interreligieux, sont impossibles sauf à aller célébrer le mariage civil à Chypre, par exemple, puis l’enregistrer au Liban (comble d’hypocrisie confessionnelle). De même les règles régissant le droit de succession sont celles des confessions : on a ainsi pu voir des leaders sunnites devenir, discrètement, chiites pour que leurs filles ne soient pas défavorisées par rapport à leurs fils.

Le « vivre ensemble » continuellement mis à l’épreuve

Bref, pour vous la faire courte, la société libanaise est, dans une certaine mesure, une mosaïque de confessions qui cohabitent sans nécessairement se mélanger ou alors à la marge. Le paysage politique partisan est une simple reproduction de ce puzzle communautaire à quelques rares exceptions.

Dans un tel contexte, les lois électorales de la période d’occupation syrienne (1990-2005) furent à chaque échéance un bel exercice de manipulation des résultats, non pas au travers de la fraude le jour J, ni même par l’achat de voix de citoyen malhônnetes ou désabusés, mais bien plus au travers du découpage électoral. Ainsi, le régime de Damas s’assurait qu’aucun de ses partisans (ses opposants ne pouvant se présenter) ne prend trop de poids sur la scène politique beyrouthine. Les Libanais chrétiens, majoritairement hostiles à l’occupation syrienne, étaient en général « noyés » dans des circonscriptions à majorité musulmane. A l’intérieur même des communautés musulmanes, le découpage des moukhabarat syriennes permettait d’éviter l’apparition d’un leader potentiellement menaçant.

Marginalisés de fait, les Libanais chrétiens et plus généralement les partis politiques dont l’idéologie patriotique les opposait à l’ingérence syrienne, boycottaient les élections qui ont régies ce quart de siècle de pax syriana.

Les choses ne s’améliorèrent pas avec le départ de l’armée syrienne ! Il y eut d’abord, en 2005, une coalition quadripartite qui isola le principal représentant de la communauté chrétienne. Il y eut ensuite les élections de 2009 où le camp des vainqueurs vainquit à la faveur du scrutin majoritaire et du découpage aberrant évoqué ci-dessus alors même que le résultat était de 150 000 voix en sa… défaveur !

Une loi juste à défaut d’être républicaine

On est donc en présence d’un état sans nation où une composante principale se sent, à juste titre, mal représentée au parlement. Le pacte national, sorte de préambule à la constitution dont tous se réclament, appelle au « vivre ensemble », al aïch al mouchtarak : il justifie un partage fifty-fifty du nombre de députés, 64 chrétiens et 64 musulmans. Même si l’absence de recensement ne permet guère d’être précis, tout le monde admet une avance démographique des musulmans.

Le scrutin majoritaire de liste dans des circonscriptions sur mesure permet à un nombre important d’élus chrétiens de parvenir au parlement grâce à des voix musulmanes : plusieurs dizaines même si le chiffre exact varie d’une étude à l’autre. La chose serait juste, et même belle, si l’inverse était vrai or il ne l’est pas !

Deux solutions existent pour répondre à ce désordre organisé :

  1. soit les élections se font désormais en une unique circonscription pour l’ensemble du pays (ou des circonscriptions très larges) et à la proportionnelle ce qui permet à chacun de voter librement pour la liste qu’il souhaite (multiconfessionnelle ou pas, transparisane ou pas, etc.)
  2. soit les élections se font sur la base d’une proportionnelle, mais à l’intérieur de chaque confession permettant aux orthodoxes de voter uniquement pour les orthodoxes, aux druzes uniquement pour les druzes, etc.

Aucune autre solution ne serait juste et le Liban en a expérimenté un certain nombre depuis l’indépendance en 1944.

L’option 1 serait idéale lorsqu’on est un républicain militant pour la séparation entre les églises et l’état. Dans cette même logique, l’option 2 serait, a priori, le pire cauchemar [ou le meilleur levier de négociations 😉 ]…

Or que se passe-t-il en réalité sur le terrain. L’option 1 est rejeté par nombre de partis politiques, car elle donne indirectement une puissance électorale à la communauté la plus nombreuse : les chiites en l’occurrence, mais personne ne le dit ainsi. On préfère se cacher derrière son doigt en invoquant les armes du Hezbollah (parti chiite, mais allié à un parti assez bien représenté dans la communauté chrétienne).

Du coup la seule autre façon de représenter les citoyens (si tant est que l’on puisse utiliser ce terme dans un tel maelström confessionnel) de manière juste est de les autoriser à voter pour leur représentant selon leur confession d’appartenance.

Cette option 2 décrite ci-dessus est un compromis abject, mais nécessaire pour une réelle représentativité de la population. Or le Liban a besoin d’un électrochoc de représentativité, car le pays est ingouvernable depuis le départ de l’armée syrienne en 2005 et plusieurs fois le spectre de la guerre « civile » a failli devenir réalité. Ça peut paraître paradoxal, notamment à mes amis français, mais je ne vois pas mieux en attendant un hypothétique réveil des Libanais qui leur permettra de sortir du carcan confessionnel au travers d’une réelle séparation des églises et de l’état menant progressivement à la disparition de tout référent religieux explicite dans les affaires de la cité. Puis que la nation libanaise n’existe pas, il faut faire avec cette ignominieuse juxtaposition de communautés autrement le système restera bloqué et les extrémismes, tous les extrémismes, y trouveront leur compte .

Cette effroyable situation explique certainement le fait que je sois un opposant, de toujours et pour toujours, dans le pays que j’ai choisi pour moi et mes enfants après moi, de toute forme de communautarisme fut-il light.

Joindre la conversation 1 commentaire

  1. Merci de pointer l’hypocrisie du sinistre clown saoudien. L’Orient reste un bon journal, mais c’est plus que fatigant d’y retrouver, sans aucune distance critique, son argumentaire sur « les forces du fait accompli » et leurs armes… Le jour où le Hezbollah sera dirigé par un gugusse qui jouera à fond la carte communautaire et demandera des postes plus prestigieux pour les chiites, ils regretteront sûrement Nasrallah.

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