Lors des questions-réponses durant son meeting à Boulogne-Billancourt, le 25 novembre, Nicolas Sarkozy a eu cette phrase ambivalente rapportée notamment par L’Epxress : « Dati, avec père et mère, algérien et marocain, pour parler de la politique pénale, ça avait du sens » ! Je ne sais pas si « ça avait du sens », mais en tous cas la phrase peut avoir un « double sens ».

Parité et diversité

En regardant la vidéo du meeting, vers 1h21, on constate que le candidat à la présidence de l’UMP aborde le sujet de « la diversité et de la parité » en répondant à une question de la salle, la dernière de la soirée, posée par une Camerounaise qui n’apparaît pas à l’écran, mais dont on entend la question.

L’ancien Président de la République y répond en insistant sur sa volonté « de continuer à promouvoir des femmes et des hommes de la diversité parce qu'[il] veut que [la droite] ressemble à la France et non à une partie de la France ». Il évoque son gouvernement de 2007 avec des femmes à la tête de ministères régaliens. Il évoque Christine Lagarde ministre des finances puis Rachida Dati ministre de la justice. Et sur Dati il tente de faire d’une pierre deux coups qui vont lui jouer un mauvais tour :

Rachida Dati, avec père et mère, algérien et marocain, pour parler de la politique pénale, ça avait du sens

Puis il souligne qu’il est important que la « droite et le centre républicains » représentent « la France dans sa diversité pour que la France se reconnaisse en eux ». Puis il précise « qu’il aime la différence, qu’il aime la diversité, qu’il aime s’entourer de gens qui ne [lui] ressemblent pas ». Puis termine par ce qu’il n’aime pas : « l’uniformité, le nivellement, l’égalitarisme » souhaitant à ses supporters d’être le contraire de cela.

Tout ceci part donc, en principe, d’un bon sentiment…

Double tranchant

Mais sortie de son contexte, cette phrase peut avoir le sens exactement inverse à celui prévu par celui qui la prononce. L’entourage de Sarkozy précise à L’Express qu’il s’agit pour l’ancien Président de souligner l’importance du rôle que Dati avait à la tête d’un ministère régalien. Mais les réseaux sociaux, y compris un proche d’Alain Juppé, y ont vu un sens tout autre où les origines de Dati se retrouvaient lier, par on ne sait quels sous-entendus, à une certaine compétence en matière pénale !

On tombe ici en plein dans ce que Walter Ben Michaels décrit très bien [1] :

L’objectif de la lutte antiraciste, qu’on avait parfois identifié avec la volonté de créer une société « aveugle au couleurs », a été repsené et assimilé à la volonté de créer une société « diverse », c’est-à-dire « consciente des couleurs ». Plutôt que de nous efforcer de traiter les gens comme si leur race n’avait pas d’importance, nous allions désormais reconnaître et même glorifier leur identité raciale

… Ce qui est exactement ce qui s’est passé avec Nicolas Sarkozy et sa réponse sur parité et diversité lors de son meeting de Boulogne Billancourt ce 25 novembre 2014.

On voit bien la limite de la discrimination dite positive qui, toute positive soit elle, reste une discrimination. Le premier sens de la phrase ci-dessus, perçue comme positive, est l’illustration directe de la discrimination positive, cette démarche volontariste, et en théorie bienveillante, prêchée à droite et à gauche sur la base du modèle américain. Or la même phrase peut avoir un deuxième sens, qui est tout aussi discriminant, mais cette fois dans la facette négative de la discrimination, celle qui assigne une personne à un rôle en raison de ses origines. Il s’agit là d’une forme d’essentialisme ethnique qui identifie des caractéristiques intrinsèques d’une ethnie nécessairement partagées de manière innée par les membres de ce groupe de personnes.

Les deux types de discriminations, la bienveillante et la malveillante, partent du même postulat : celui, essentialiste, qui assigne une personne à une identité (de genre, d’origine, etc.) le caractérisant, caractérisant son essence-même. Les bienveillants en tirent des conséquences censées améliorer le sort des personnes concernées. Les malveillants en tirent les conséquence que l’on sait à l’extrême droite de l’échiquier politique et dont le siècle passé a donné des illustrations sanglantes qu’il serait inutile d’évoquer plus avant ici tellement elles sont porteuses du mal de manière évidente.

Liberté et égalité

L’essentialisme est fondamentalement différentialiste, c’est-à-dire postulant des différences innées, et probablement insurmontables, entre groupes humains. En lieu et place d’un déterminisme biologique, il existe une autre grille de lecture basée sur l’idée que la personne se construit en relation avec son entourage. Ce constructivisme n’assigne pas une personne « à résidence » dans une unique identité, mais laisse l’individu bénéficier d’un processus de construction sociale de sa personne où la liberté personnelle déroule son « grand œuvre » tout au long de la vie.

Dans le même esprit, et cette fois-ci au sujet de la place des femmes dans la gestion des affaires publiques, Sophie Heine, politiste Belge, rappelait dans un article du Monde [2] que :

[…] Les femmes ne devraient pas avoir à se présenter comme intrinsèquement différentes ou meilleures que les hommes pour acquérir la liberté effective de s’épanouir selon les modalités qui leur conviennent. Un plus grand accès des femmes aux postes de pouvoir doit s’imposer tout simplement en vertu du principe d’égale liberté de chacun à se réaliser comme il l’entend, indépendamment de tout préjugé.

La personne humaine, par les principes de liberté et d’égalité, devrait pouvoir décider de son avenir librement et en toute égalité avec ses semblables, hors de tout préjugé que ce dernier soit bienveillant ou malveillant.

Plutôt que de jouer avec le feu comme l’exemple sarkozien ci-dessus l’illustre si « bien », les politiques publiques feraient mieux de s’atteler, à nouveau, à promouvoir autant que possible l’égalité d’accès aux moyens conditionnant l’exercice de cette liberté. Moyens qui sont, à mon sens, principalement liés aux conditions d’accès à l’éducation et aux conditions économiques :

  • Les conditions d’accès à l’éducation étant nécessaire au bon exercice de la liberté du fait qu’elle donne les moyens de comprendre le monde qui nous entoure
  • Les conditions économiques favorables étant nécessaires à un réel exercice de la liberté, malgré les contraintes induites par les contingences matérielles

 

CE TEXTE A ÉGELAMENT ÉTÉ PUBLIÉ DANS SLATE.FR

 

[1] La diversité contre l’égalité, Raisons d’agir, 2009, p. 27

[2] Le Monde, 7 mars 2014

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