A force de parler des chrétiens d’Orient faisant face à la montée en puissance de l’Etat islamique et à force d’entendre parler de communauté de civilisation les liant à l’Occident, on finit par oublier de quoi et de qui l’on parle. J’essaie donc ci-dessous de rappeler la complexité de cet Orient qui hante notre inconscient depuis 2001.

Les Arabes chrétiens

Chez les Arabes chrétiens, en particulier au Liban, en Syrie, ou en Palestine, il y avait, dans le temps, deux écoles :

  • Ceux qui se considéraient et se disaient arabes avant tout, donc politiquement positionnés sur de l’anticommunautarisme et donc sur du nationalisme (syrien ou arabe) ouvrant sur une communauté de destin, ils fonderont les partis laïcs comme les différents partis communistes locaux, le Baath des débuts, le Parti national social syrien, etc. ,
  • Ceux qui se considéraient et se disaient d’abord chrétiens, donnant à ce mot un sens ethnique (les maronites, en premier lieu) malgré saint Paul (1), créant des partis communautaristes, promouvant parfois des théories racistes.

J’écris « il y avait dans le temps », car avec les années 90 et la montée en puissance de l’islam politique, les affaires orientales sont devenues plus complexes encore dans la mesure où le premier groupe, celui des laïcs, perd complètement ses repères : avant il n’avait qu’à défendre la cause palestinienne pour déclarer sa foi en une nation arabe, d’ailleurs fantasmagorique dans une grande mesure, ou au moins la possibilité d’une arabité pour des chrétiens habitants de cette région depuis toujours. Aujourd’hui, la cause palestinienne est grandement concurrencée au sein du monde arabo-musulman par la cause salafiste (anti-occidentaliste, anti-moderniste, etc.). Cette cause nouvelle dont, par sa nature même, les Arabes chrétiens sont exclus au même titre que les laïcs, les yézidis ou encore d’autres minorités, y compris musulmanes, telles les chiites.

Les conservateurs occidentaux, et en particulier dans nos contrées hexagonales le Front national et ses imitateurs de l’UMP, ont évidemment saisi l’occasion offerte par la montée en puissance de l’Etat islamique pour mettre tout l’islam dans le même sac. Leur vision manichéenne de la situation au Moyen-Orient arrange leurs discours de politiques intérieures mettant l’accent sur une vision de l’islam qu’ils jugent inintégrable dans les démocraties libérales qui régissent l’occident.

Le takfirisme

En réalité, même les sunnites mainstream, par définition majoritaire, et parfois des sunnites wahhabites, sont soupçonnés par les takfiris d’être complètement « perdus pour la cause », des sortes de « suppôts de Satan » ! On parle de 1,5 million de déplacés Irakiens sunnites suite à l’instauration du pseudo-Califat d’Abou Bakr Al Baghdadi. Ce détail, qui n’en est pas un en réalité, déconstruit la vision manichéenne, et simpliste à dessein, de nos conservateurs occidentaux. Non seulement on ne peut pas mettre tous les musulmans dans le même sac, façon Huntington. Non seulement on ne peut pas tout lire au travers de la grille opposant sunnites et chiites. Mais en réalité, on ne peut même pas mettre tous les sunnites dans le même camp, celui opposé à la démocratie et à la liberté.

Plus généralement et au-delà du seul cas de l’Etat islamique qui s’installe, les diverses déclinaisons de l’islam politique, que j’avais évoquées ici il y a un an, ne sont pas toutes néfastes et dire le contraire relèverait d’une vision totalitaire d’une partie conséquente du monde ! Il y a, à mon sens, un critère simple d’évaluation de ces formes politiques que prend l’islam depuis le milieu du XXe siècle : le sort qu’elles font aux « minorités » politiques – les femmes, les minorités religieuses, etc. (2) , sur lesquelles elles exercent une forme de domination.

Dans cette région du monde, il existe des gouvernements qui ont une coloration islamique plus ou moins explicite, mais qui sont démocratiquement élus. On peut être en accord ou en désaccord avec les idées politiques qui fondent ces gouvernements, mais il est difficile de les considérer, tous, comme l’ennemi idéologique des démocraties libérales. Cela est par exemple le cas de l’actuel gouvernement turc : fondé sur les idées de l’islam politique, il est néanmoins en place par la volonté du peuple turc qui s’est décidé sur la base des idées politiques, mais aussi des résultats économiques de l’AKP ce qui rend, jusqu’ici, cet exemple d’islam politique compatible avec la démocratie (quoiqu’il faille regarder de plus près le sort des orthodoxes, des kurdes, etc.).

Il existe cependant un ennemi des démocraties libérales facile à identifier : ce sont les régimes qui nient le droit d’exister de tout ce qui s’oppose à eux, tout ce qui ne leur est pas semblable et parfois tout ce qui n’est pas eux-mêmes. C’est clairement le cas de l’Etat islamique qui est en train de consolider sa présence territoriale, son « corps matériel« , en Irak et en Syrie après avoir hérité, de fait, du « corps symbolique » du takfirisme dans sa version wahhabite issue d’Al Qaïda.

Faire face à un état de fait

La guerre en Irak n’a quasiment pas cessé depuis 2003, date de l’intervention américaine contre Saddam Hussein. La guerre en Syrie, qui a progressivement transformé le soulèvement populaire de 2011, ne semble pas pouvoir s’arrêter à horizon visible. Le territoire modelé par les accords entre Sykes et Picot se disloque alors que la carte qui va lui succéder n’est pas encore clairement lisible. C’est entre ces deux mondes, l’ancien qui se meurt et le nouveau qui naît, que l’Etat islamique s’établit sur un territoire riche en ressources naturelles (pétrole, gaz et eau).

Sera-t-il un phénomène éphémère ou aura-t-il une vie durable : nul ne le sait à ce stade. En tout cas, une organisation sectaire, niant le droit d’exister à tout ce qui ne lui est pas identique, ne mérite pas de se développer et encore moins de devenir un état sans même parler d’un état puissant du fait de ses richesses naturelles !

A ce stade, un état seul ne peut plus arrêter l’organisme qui s’est développé à l’ombre des guerres civiles. Seule une large coalition d’états peut désormais faire cesser cette mascarade qui nuit d’abord aux peuples et aux états de la région. Une intervention des Américains seuls, ou même de plusieurs états occidentaux, sera positives ponctuellement, mais néfaste sur le long terme. En effet, une intervention occidentale apportera de l’eau aux moulins des takfiris puisqu’elle donnera raison à leur argumentation huntingtonienne. Une coalition, sous l’égide de l’ONU, embarquant des états de la région serait bien plus efficace pour deux raisons au moins :

  1. matériellement : leur proximité géographique non seulement faciliterait leur intervention, mais en plus leur permettrait de prendre les devants sur d’éventuelles avancées territoriales de l’Etat islamique en leurs directions (le Koweït, la Jordanie, l’Arabie Saoudite, la Turquie et dans une moindre mesure le Qatar ou l’Iran sont désormais les voisins du pseudo-Califat)
  2. symboliquement : une résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU permettrait à tous les états ayant signé la charte (3) de 1948 de prouver qu’elle régit encore leurs relations, en particulier pour les états de la région dont les politiques intérieures et extérieures, en Syrie et en Irak, sont soumises à questionnement (Qatar, Turquie, Arabie Saoudite, Jordanie) en relation à la fois avec le respect de leurs minorités, mais aussi avec l’avènement de la puissante EIIL (précédente dénomination de l’Etat islamique).

Et pour conclure sur une note en quelque sorte humoristique malgré cette situation dramatique dans une région qui a toujours été bien trop complexe pour que des esprits simples la saisissent…

Le communiqué du Front national appelant à une intervention militaire française en Irak rappelait « brillamment » que la France « a, depuis les Croisades et la libération du tombeau du Christ, un devoir particulier envers ses frères chrétiens d’Orient. » Or nos contemporains ne savent peut-être pas que les croisades ont eu un effet pour le moins désastreux pour les chrétiens orientaux (sauf, peut-être, les maronites) dont les hiérarchies (les évêques orientaux sont à l’époque de véritables chefs spirituels et temporels) au Levant ont été remplacées par des Latins imposés par les croisés. Cette relation pour le moins conflictuelle culmina par la quatrième croisade et le sac de Constantinople (la Rome des chrétiens orientaux) tombé aux mains des croisés. Ce choc symbolique est durable : la notion de croisade fait encore un drôle d’écho dans l’esprit du chrétien oriental. Mais cela, les esprits manichéens des conservateurs occidentaux auront du mal à le comprendre, car ça ne colle pas dans leurs schémas simplistes opposant les gentils chrétiens aux méchants musulmans !

(1) La conclusion du chapitre 3 de l’Epître aux Galates

(2) Les femmes en premier lieu qui sont minoritaires du fait de leurs poids dans la société et encore plus dans la conduite des affaires de la Cité, les minorités religieuses qui sont plus ou moins minoritaires en nombres selon que l’on soit chrétien en Egypte ou chiite au Liban, etc.

(3) « Réaliser la coopération internationale […] en développant et en encourageant le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales pour tous, sans distinctions de race, de sexe, de langue ou de religion » (Chapitre 1, Article 1, alinéa 3 de la Charte des nations unis)

[Edit du 19/08 : rajout de ce lien de La Croix : http://www.la-croix.com/Actualite/Monde/Les-soutiens-de-l-Etat-islamique-2014-08-18-1193483]

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