La Syrie est entrée en guerre civile : certains s’en réjouissent, d’autres ne s’en rendent pas compte, d’autres enfin s’en moquent éperdument.

La Syrie est l’une des pièces maîtresses sur l’échiquier moyen-oriental. Ça peut paraître banal de le rappeler, mais comme aucun des journalistes ou des experts qu’on entend dans les mass médias n’évoquent ce point fondamental pour une bonne compréhension, j’ai estimé utile de commencer par ce rappel.

Les pays arabes sont aujourd’hui, quasi unanimement, dans une situation de stabilisation de leurs relations avec l’État d’Israël. Cela ne signifie pas nécessairement une reconnaissance de l’État juif ni même la conclusion d’accords de paix. Cela signifie simplement que l’opposition à Israël n’est plus de mise. N’est plus de mise non plus la mise en avant des droits du peuple palestinien à une vie digne dans un état viable.

Seule la Syrie (et l’Iran, mais Téhéran est bien éloigné, géographiquement, de Tel-Aviv) tenait encore une position opposée à Isarël sans pour autant exclure d’éventuels accords, notamment au sujet du plateau du Golan (occupé en 1967 et annexé en 1981 par Israël).

La chute éventuelle du régime Assad signifierait pour l’État d’Israël trois possibilités :

  • un régime, implicitement ou explicitement, ami d’Israël s’installe à Damas et alors « tout le monde » peut se réjouir : (1) Israël perd son meilleur ennemi, (2) les États-Unis voient leur principal allié, Israël, se renforcer, (3) les États-Unis et Israël voient leur premier ennemi effectif,le Hezbollah libanais, affaibli, (4) les États-Unis voient leurs alliés régionaux renforcés (Arabie Saoudite, Qatar, Turquie et dans une moindre mesure l’Égypte) et (5) Israël voit s’ouvrir devant lui une « autoroute arabe » en vue d’un règlement régional qui lui serait favorable pour la première fois depuis 1948
  • un régime ennemi d’Israël s’installe à Damas, mais je ne vois pas vraiment comment une telle option peut se réaliser à moins que ce ne soit une conséquence de l’option 3 infra
  • un non-régime s’installe dans le cadre d’une guerre civile qui se prolonge : dans ce cas-là, la faiblesse de Damas serait une première historique qui à première vue arrangerait Tel-Aviv, mais en y regardant de plus près l’État d’Israël pourrait craindre le pire dans la mesure où un état faible ou un non-État peut laisser place, à la frontière nord israélienne, à un désordre que personne ne peut se targuer de maîtriser

Reste la possibilité d’une victoire d’Assad d’une façon ou d’une autre… Cela paraît de moins en moins probable, mais n’est pas à exclure dans la mesure où le rapport des forces en présence reste déséquilibré en faveur du régime Assad.

En effet, que se passe-t-il depuis quelques mois sur le territoire syrien ?

On a d’abord constaté une révolte populaire pacifique réclamant, à limage de ce que l’on a vu en Tunisie, un peu de liberté d’expression et probablement une meilleure situation économique et, son corollaire, moins de corruption. À ce stade, Assad aurait pu encore garder la maîtrise de la situation : il aurait suffi de faire rentrer l’opposition (interne, certes peu structurée, mais guère inféodés à des régimes étrangers) au gouvernement, peut être même en lui donnant un peu plus de poids que nécessaire. Cela aurait permis de préparer un plan de libéralisation politique similaire à ce que Assad avait opéré, sur le plan économique, depuis son arrivée au pouvoir à la mort de son père. Une telle transformation lui aurait permis de garder l’essentiel : maîtrise complète sur l’armée et les forces de sécurité, maîtrise complète sur la politique étrangère, maîtrise complète sur les positions économiques (sources de revenus pour le clan tout entier) déjà acquises.

Mais l’option suivie fut différente : les répressions répondirent aux manifestations entraînant le pays (et le régime, ne l’oublions pas) dans un cercle vicieux qui ne pouvait que mener à la guerre civile que nous constatons aujourd’hui.

En effet, comment imaginer un instant, au début de ce soulèvement, que les régimes régionaux opposés à Assad (Arabie Saoudite et Qatar en tête) ne joueraient pas la carte de l’opposition politique à Damas la transformant, peu à peu, en une opposition militarisée ?

Au-delà de l’aspect purement géopolitique que je signalais supra, il ne faut pas oublier la dimension confessionnelle de ce conflit :

  • la Syrie est un pays à majorité sunnite gouvernée depuis 40 ans par une minorité alaouite
  • la majorité sunnite était, comme souvent, dominée par une bourgeoisie sunnite marchande qui comme tout marchand préfère la stabilité favorable au commerce
  • cette majorité a donc longtemps admis le rapport de force favorable au clan Assad
  • l’autre minorité, chrétienne celle-ci, s’est elle aussi longtemps contentée de ce régime autoritaire, mais qui a une coloration laïque lui offrant une situation meilleure que celle de ses équivalents en Égypte par exemple

Or l’Arabie Saoudite et le Qatar sont sunnites de même qu’une majorité de Libanais  et que l’État turc (désormais faussement laïc). Une telle coalition ne pouvait que conduire à une internationale sunnite multidimensionnelle.

Dans sa dimension politique et diplomatique, cette coalition est modérée et ouvre sa porte aux minorités éthniques (kurde) et confessionnelles (elle porte même des cravates face aux caméras occidentales). Mais les politiques et les diplomates ne savent pas utiliser les kalachnikovs et encore moins les voitures piégées… C’est donc dans sa dimension militaire  qu’il faut trouver le radicalisme sunnite qui trouve en cette Syrie des années 2010, l’équivalent de l’Algérie des années 1990 ou de l’Irak des années 2000.

Nous voilà face à une situation où le meilleur (espérance démocratique) engendre le pire (salafisme armé). Et nous sommes, malheureusement, bien loin ici du modèle européen que synthétisaient Todd et Courbage dans une séquence qu’on espérait universelle :

  1. Dépassement du seuil de 50% d’hommes alphabétisés
  2. Dépassement du seuil de 50% de femmes alphabétisées
  3. Baisse du taux de fécondité
  4. Sécularisation de la société
  5. Développement économique
  6. Révolution : crise de transition , déstabilisation du système idéologique

Le chaînon (4) de cette séquence ne s’est pas réalisée encore ce qui donne lieu, en Syrie, à un chaînon (6) bien trop violent pour être une réelle déstabilisation du système idéologique…

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